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Voilà que, au commencement d’une fin de semaine bienvenue, je me prends à avoir envie de pâtes aux crevettes. Je ne suis pas carnassier mais, mon esprit restant basique et sacrificiel, je préfère les crevettes aux boeufs; un plat de pâtes aux crevettes comporte le sacrifice d’une bonne douzaine d’individus, alors qu’un steak n’est qu’une infime partie d’un sacrifice qu’il faut partager avec d’autres. Or, le partage sacrificiel m’agace.
Je connais à deux pas de chez moi une honnête gargotte où on magnifie le crustacé avec une ample sauce à la crème, le tout avec un soupçon de safran à faire pâlir tous les cocus de la Terre. Bref, je m’y annonce et m’y rends, guilleret à l’idée de l’ample agape qui m’ attend.
Fichtre nous sommes vendredi et l’endroit est bondé; fort heureusement j’ai réservé et me voilà, seul et heureux, à une jolie table qui n’attendait que moi. Je me dois toutefois de préciser que l’endroit est fameux pour ses « fondues du vigneron à gogo », marmite de vin épicé dans laquelle viendront trempés pour cuisson des morceaux de boeuf cru. « A gogo » signifie simplement que le boeuf sera servi et resservi à satiété, jusqu’à baignitude des dents du fond. J’y suis pour des crevettes, la plupart y viennent pour le boeuf; ce soir la salle est remplie de paysans de droite dont la mastication bruyante et le sourire replet sont symboles de la vie sympathique que ces gens-là mènent. Ils mâchent, et possiblement ont connu personnellement le bovidé dont ils dégustent le filet, avec une mayonnaise bon marché et un Goron qu’il pensent digne d’un Romanée Conti. Je les aime bien.
Arrive, je le vois car je suis en face de l’entrée, une dame élégante, veston écossais, jupe courte, yeux bleus, cheveux roux, gestes dansants. Elle n’a pas réservé et c’est dommage car il n’y a plus de place; mon atavique gentillesse me pousse au sacrificiel partage et me voilà lui proposant mon vis-à-vis. Je suis sympathique et elle est plutôt jolie.
Je suis déjà en phase masticatoire et donc peu enclin à un bavardage inutile; je me présente brièvement, refuse la première demande en mariage et me concentre sur mes papilles. Voilà le serveur, sorte d’armoire balkanique qui ne connaît le sourire que de nom. Il s’enquière de la commande de la dame, qui souhaite la « fondue du vigneron à gogo ». Je vous transcris le dialogue qui s’en suivit :
- Désolé Madame, nous ne servons ce plat qu’à partir de deux personnes.
- Ah mais je suis venue ici sur recommandation d’une amie qui …
- Désolé Madame, nous ne servons ce plat qu’à partir de deux personnes.
- Ne serait-il pas possible que …
- Désolé Madame, nous ne servons ce plat qu’à partir de deux personnes.
La dame est dépitée, le serveur statique, les paysans rigolent, le fait de voir une belle femme contrariée les lance au sommet du contentement béat.
- Revenez dans quelques instant, dit mon roux vis-à-vis avec une aigre douceur.
La voilà qui consulte frénétiquement la carte pour, finalement, éclairer son visage d’ un sourire épanoui. Elle hèle l’armoire balkanique, qui nonchalamment daigne s’approcher :
- Oui ?
- Donnez-moi un carpaccio de veau et sa garniture de parmesan et balsamique hors d’âge.
- Et ensuite ?
- Ensuite nous verrons.
- Et à boire ?
- Une bouteille de Romanée Conti 2013, la chère.
- Bien Madame.
Le meuble balkanique s’éloigne, et juste au moment de disparaître, se voit ordonner, à voix forte :
- Oui et, mon brave, je souhaite un grand bol d’infusion de verveine, très chaude, avec beaucoup de sucre.
Les paysans piaffent, reprennent une louche de mayonnaise. Le temps est au beau, la vie est belle; mes crevettes sont riantes, je les mange. Ma cotablière me lance un sourire charmeur que j’essaie de lui rendre sans baver.
Le temps passe, les crustacés aussi.
Voilà notre sympathique serveur qui revient, tout emplateauté, et qui dispose sur notre table l’ensemble des mets, avec force « Madame ». Il commence par le carpaccio, crue merveille au ton rosâtre parsemé de copeaux de parmesan et ligné de stries balsamiques, sert le grand cru dont les nobles effluves m’exaspèrent les naseaux, et dépose finalement un énorme bol d’infusion, tellement sucrée que sa douceur vient d’un seul coup annihiler l’extase des parfums préalables.
- Et comme plat principal, ce sera ?
- Nous verrons mon brave …
Les masticatoires paysans jettent un oeil, prêtent une oreille, s’inquiètent de voir leur monde soudain s’effondrer.
Et ils ont raison les pauvres !!!
La dame saisit la bouteille de Romanée Conti à deux mains.
La secoue.
Chabrotte son bol de verveine d’une large giclée du rouge nectar.
Remue le tout avec sa fourchette.
Saisit une tranche de carpaccio avec son extension de parmesan.
L’enduit du vinaigre balsamique à qui elle ne demande pas son avis.
Et trempe le tout dans le bol, afin de laisser cuire.
Puis la mange avec une moue dégoûtée.
Un lourd silence se fait dans la salle, le temps se fige, toute la paysannerie s’étrangle, ma crevette gigote et le serveur, horrifié, revient telle une danseuse du Ballet Béjart affolée par l’augmentation du prix du tutu.
- Mais, mais, mais, Madame ?
- Mon brave, comme plat principal ce sera une « fondue du vigneron à gogo » !
- Bien Madame bien Madame …
Tout rentra dans l’ordre. Apaisés, les paysans commandèrent un pousse-café, moi une coupe Danemark, la dame dégusta orthodoxement son carpaccio, le serveur se refit armoire et, quelques instants plus tard, revint avec la « fondue du vigneron à gogo », pour une personne.
J’aurais bien attendu la fin du repas pour la seconde demande en mariage mais, voyez-vous, j’étais fatigué et, de toute manière, n’aurais jamais épousé une femme capable de manger, seule dans un restaurant peuplé de paysans carnivores, une « fondue du vigneron à gogo ».
On a sa noblesse et on s’y tient..

