


La Bretagne.
Ce texte pourrait fort bien s’interrompre ici. L’océan m’appelle, le ciel rugit ses nuages éphémères, le cidre cidrotte à plaisir, gentiment doré et bullasque dans les verres de la location où nous goûtons un repos bien mérité.
Mais voilà, si ma Mie me connaît suffisamment bien pour me ficher une paix royale lorsque j’en ai besoin, ma Muse profite largement de ma fatigue pour instiller par toutes mes failles mentales des pensées dont je ne sais d’où elles viennent.
Elle a, ma Muse, pour habitude de prendre mon penchant gustatif comme monture et de le chevaucher pour parvenir à me faire mettre en mots des concepts qui autrement resteraient trop vagues, selon elle. C’est une sorte de rodéo dont je suis au mieux le musculeux mustang fougueux, au pire le grassouillet boeuf nerveux. Dans les deux cas, j’en sors épuisé, animal torturé mais heureux car j’ai l’impression d’avoir créé.
Rien n’est moins vrai. Nous ne sommes que passeurs et passeresses.
Donc.
Il m’est apparu il y a quelques années que certains mots non seulement sonnaient d’une manière fantastique, évocatrice au plus près de leur idée-maîtresse, mais avaient une graphie globale capable d’une vie autonome magique étonnante. Il me serait malaisé d’en faire la démonstration car ces choses-là sont personnelles, ou pour le moins intransmissibles. Un groupe étant tombé d’accord sur le pouvoir d’une parole, fut-elle la plus illustre, ça m’a une odeur d’ornières et de copinage annonciatrice de massacres dans la joie la plus communautaire qui soit.
Bien entendu, mon expérience n’est absolument pas en accord avec les théories avançant la préexistence de l’oral sur l’écrit. Quant à l’aspect non-reproductible donc non-scientifique de toute cette démarche, je l’assume pleinement et ce d’autant plus que, l’inverse étant vraie, nous serions précisément dans des méandres débouchant sur des hécatombes.
Je vais donc tenter une « preuve en creux » qui je l’espère vous convaincra de regarder les mots avec des yeux nouveaux; profitez des vacances : l’esprit se détend, les habitudes fondent, notre soi-disant personnalité émaillée de goûts se dissout dans le voyage, dans le chemin, dans la poussière de la route qui défile.
Prenons le mot « manger ». Considérons-en les sons; disons et redisons-le à voix haute, savourons-le dans sa suite de phonèmes onctueux. Puis, visualisons-en la graphie et sachons en apprécier la concordance parfaite avec l’acte décrit. Le -m- annonce une buccalité coquine, le -an- nous lance dans des vocalises avalatoires, le -g- est masticatif, et le -er- est comme un cri de victoire dont le sourire béat annonce la prochaine bouchée.
Restez sur cette impression, soyez en adéquation, suspendez vos années d’école, ne soyez plus vous, regardez, goûtez.
Et maintenant, relisez le titre de ce texte.
Les sons restent scrupuleusement les mêmes, mais quelle terrible perte de magie, de sens, de verve, de péninsule ! Sachez également savourer ce désaccord, il est la lorgnette indispensable à vos expériences futures.
Voilà qui, lecteur allongé, lectrice bigarrée, l’instant d’un instant, vous a entrouvert les portes d’un monde dont il sera bien inutile que nous parlions jamais; tout au plus, au coin d’un sourire, nous comprendrons-nous sans mot dire.
Nous y voilà !
Quant à la Bretagne, elle m’attend, si ma Muse veut bien me l’accorder.
Lectrice, Lecteur, pour te détendre de ton assidue lecture, écris-moi quelque commentaire ! Je te lirai à mon tour !


