

La Bretagne, j’y suis allé la première fois en 1992; je venais de passer mon permis et avec mes premières paies j’avais acheté tout Markale, tout Le Braz, Bran Ruz ainsi que l’intégrale de la Geste Arthurienne, le Guide du Routard aussi. Chevauchant fièrement ma Fiat Panda blanche, je m’étais concocté un itinéraire fantastique qui traversait Avalon, s’arrêtait à Chartres, Vannes, Brocéliande pour s’enfoncer, au hasard, plus avant dans les méandres du bocage Breton.
J’effectuai le tout en solitaire, pour goûter à une jeune liberté durement acquise et pour ne surtout pas être déconcentré, fut-ce par une Niniane absolue dont la chevelure d’ébène m’eût gâché la vue. Armé de ce bon sens que j’ai amplement perdu depuis, j’avalai ma première étape pour Chartres et surtout, c’est une évidence pour un parcours presque fléché, sa cathédrale. Préinitié par le mystérieux Fucanelli dont un volume trainait dans la bibliothèque de mon grand-père, ainsi que par Henri Vincenot et ses étoiles qui composent, elles, l’essentiel de ce qu’il faut savoir des bâtisseurs, je ne fus point déçu et restai dans l’édifice deux ou trois heures à faire mon chemin et à respirer la vouivre qui fendait la voute.
Vannes me sembla, à moi qui n’y connaissais rien, le summum de la bretagnitude; les maisons à colombages, les gargouilles, l’odeur de l’air. Tout y était breton, j’avais tout compris et c’était magnifique. Surtout, comble de la béatitude, j’y savourai mes premières crêpes, qui furent de loin les meilleures pour mon palais virginal de toute galette de sarrasin. Je ne me rappelle de cette soirée que partiellement car, loin de savoir doser les traitres mets bretons, je me cidrai au beurre, à moins que ce ne fut le contraire. L’ivresse était bretonne et Dieu, qui là-bas a de l’humour, me pardonna sur le champ et me promis que je recommencerais.
Paimpont et sa forêt de Brocéliande me firent l’effet escompté : la magie opérait à grands coups d’affiches à entrelacs, j’y étais sensible. Il y avait là une Fontaine de Merlin où je me rendis de très bon matin, certain de rencontrer l’Enchanteur à qui j’avais des questions à poser. Je n’y vis que des ragondins facétieux qui profitaient de la fraîcheur et de l’absence provisoire de touristes pour s’ébattre dans le joli petit lac en contrebas.
Puis ce fut le destin qui, comme un tirage de Yi-King celtisant, guida ma route. J’optai pour telle ou telle chapelle au milieu des champs, telle ou telle source d’un Ker quelconque où je m’endormais en lisant les exploits de Lancelot, bercé par les remous d’une rivière qui portait mes songes à l’océan. Ce dernier me fit grande impression; qu’il pleuve ou non, il absorbait lentement les idées trop claires que je pouvais formuler durant mes journées d’errance. Je m’assoyais, je regardais, et cela suffisait amplement. Je fis quelques rencontres musicales qui orientèrent ma vie et me firent rencontrer des personnes qui n’avaient rien à envier au plus enchanteur des enchanteurs. J’étais Breton, Celte, Humain de cette partie du monde où, des couleurs aux sons, tout est plus doux.
Puis, la vie, celle sans magie, pris le dessus dès mon retour; il fallait s’y confronter et ne rien lui épargner pour qu’elle me rende la pareille. De rêveur je devins réaliste, y gagnant en efficacité rentable et y perdant ce que je devais certainement perdre.
Je retournai en Bretagne, mais cette dernière avait changé. Les entrelacs n’étaient présents qu’aux boutiques vampiriques sensées sucer avidement mes économies de l’année, les bombardes me déchiraient les tympans, les galettes étaient sensiblement pareilles partout et le Guide, celui-là même qui me tutoyait comme un ami, n’était que la tentacule d’une pieuvre commerciale qui aiguillait les pigeons voyageurs vers des enseignes ayant grassement obtenu leurs sésames.
Quant au « celtisme », j’avais trop eu à faire par chez moi à des individus déclarant que, à une époque bénie, nous étions tous des Hélvètes. Leur « nous » était très exclusif et comportait, je l’ai vite compris, des yeux très bleus et des cheveux très blonds. Je n’ai réalisé l’existence du fascisme musical que bien plus tard, naïf que j’étais de penser qu’un musicien était avant tout un ou une humaniste. Ceci est une autre histoire, que je vous conterai peut-être un jour de brume.
En somme, la vie m’avait ouvert l’oeil qui était fermé et fermé celui qui était ouvert.
Je suis retourné dans le Finistère à plus d’une reprise, accompagné entr’autres de mes filles à qui je souhaitais les découvertes et l’émerveillement dont je gardais un vague souvenir, vague et triste comme seules peuvent l’être les petites maisons bretonnes quand elles sont laissées à l’abandon. Mes filles étaient adolescentes et me firent vivre mes pires vacances de père. Cet été-là méritera à lui seul une longue plainte de paternel incompris. Elles détestèrent visiblement cet Ouest qui m’avait tant enchanté.
Je suis en Bretagne actuellement, après que la vie m’ait suffisamment élimé pour que je n’accorde plus d’importance aux futilités touristiques. Et bien, le croirez-vous, l’autre jour, je suis entré dans une petite librairie improbable, à Quimper. La cave était dédiée aux livres d’occasion et ma douce emplettait ailleurs; j’ai chiné quelques instants parmi l’odeur délicieuse de bouquins d’une autre époque. Un vieux monsieur, qui devait se tenir dans un coin sombre, s’est approché de moi, doucement, et m’a tendu un gros livre, celui dont je n’aurais plus osé rêver.
– Vous êtes de retour et vous n’avez pas changé, me dit-il, voilà ce que vous recherchiez.
Je l’ai regardé; il avait une très longue barbe blanche, des yeux pétillants de malice et de sagesse, une voix cristalline et un long, long habit noir. Il m’a fixé puis, en reculant et à pas feutrés, a disparu parmi les ombres.
D’une certaine manière, trouver est facile : il suffit de ne pas chercher.
Quant à mes filles, adultes maintenant, l’hiver passé, elles ont chevauché leur petite voiture rouge en m’annonçant fièrement :
– Tu sais, Papa, on va en Bretagne !
Kermerlin, 6 juillet 2025
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L’enchantement passé, retombez sur vos pieds en m’écrivant ci-dessous un commentaire-à-terre ! Je vous lirai entre deux sourires.
