
La Bretagne opus 1
La Bretagne a en commun avec la Suisse une peur légitime d’une nature qui ne vous fait aucune concession. Là la Montagne, majestueuse de verticalité glacée et de laves torrentielles désastreuses; là l’Océan, d’une horizontalité trompeuse, se parant à l’occasion de déferlantes houlantes semant mort et désolation. Pour y parer et pour se parer, la Suisse a inventé le chalet, jolie cabane de bois où l’on se sent protégé, avec bons amis et fondue dans un caquelon qui n’a que faire du Monde et de ses désastres. La Bretagne a pour bijoux ses petites maisons blanches aux toits noirs, teigneusement accrochées à la lande pour défier le large; on y déguste, avec les mêmes amis, un plateau de fruits de mer, cette dernière n’ayant finalement pas que des défauts.
Hier, avec ma Douce, nous sommes allés à Quimper. C’est joli Quimper; à peine un peu touristique, mais en douceur, sans ce tape-à-l’oeil qui caractérise le Sud et ses excès fluorescents. On a l’âme douce, le teint pastel, la musique harpée, la crêpe complète et personne n’y trouve à redire. Cette gentille ville a sa cathédrale, nous y sommes entrés, pour visiter et y tourner notre chemin en sens inverse, comme il se doit. Je connaissais déjà l’endroit et je laissai donc ma Moitié faire ses dévotions, m’installant pour ma part sur une des chaises de la nef, non loin d’une statue de la Vierge devant laquelle brûlaient quelques centaines de cierges, témoins d’autant de voeux.
Je me suis installé confortablement, dos droit, afin de m’offrir dans cette fraîcheur minérale quelques instants de repos silencieux. Le voyage entre la Suisse et la Bretagne m’a fatigué, ponctué qu’il fut par de sympathiques visites dans de riantes brasseries aux andouillettes grillées avec art, nappées d’une sauce moutarde exacte sachant annoncer les profiteroles et faire oublier les préalables oeufs mimosas auxquels j’ajoute un -s- pour faire rager les puristes.
Je crois que, l’ambiance recueillie aidant, je me suis assoupi. Quand, dans un demi-réveil, j’ai regardé vers la statue, j’ai constaté qu’une femme se tenait mains jointes, priant devant les cierges. Je ne pouvais pas distinguer son visage, car elle portait foulard et me tournait presque le dos; à peine les joues, sur lesquelles ruisselaient de grosses larmes, et j’entendais parfaitement, car j’ai l’ouïe discernante, la parole répétée et répétée encore :
– Merci, merci, merci.
La fatigue me rend boudeur. Je l’imaginai être une bigote flétrie à la peau de pomme à cidre, oubliée dans son verger pour un long hiver sans soleil sous les vents d’un océan vengeur. Elle pleurait sans doute son canari, que j’aurais frit sans scrupules; je la trouvai ridicule, je détestai l’humanité, cette cathédrale me semblait précaire et la Bretagne bien inutile.
Puis elle se retourna !
Lecteur amovible, Lectrice électrique, tu halètes et te construis déjà la suite de cette histoire. Je te connais, tu anticipes un contrepoids, une erreur d’appréciation, une extase pourquoi pas ? J’apprécie ton effort et te laisse à ton cinéma de quartier, bien joli j’en suis certain.
Ce qui m’amène à mon discours principal. Traverser la France vers l’Ouest nous fait passer par d’exquises contrées où la langue se fleurit à foison. La rue Mirangron, la place Guy-Coquille, l’impasse des Innocents, celle du Puits du Bourg, autant de vianymes délicieux et disons-le parfois précieux; d’une noble préciosité que j’aime quand je la perçois en tant que touriste mais qui me révolutionne quand elle est le fait de mes semblables quotidiens.
Il en et de même des vins : et je te Côte d’Anjou, et je te Bourgueil, et je te Saint-Marceneau. Les vins ont cet avantage sur les rues qu’on peut les boire, ainsi fut fait. J’en conçus quelques avis mitigés car l’élitisme me rend toujours un peu méfiant. Heureusement, en Bretagne, je bois du cidre, boisson celtique et délicieuse. Si, au hasard des fruits de mer, je m’ose à un verre de vin blanc, ça sera un Muscadet de Sèvre et Maine, dont le suffixe -et suffit à lui seul à me le rendre sympathique. J’éprouve la même tendresse pour le Gros-Plant-Nantais, à base de raisin Folle-Blanche, appelé jadis le Gouais. Voilà qui sonne franc et qui annonce de lumineux picrates à même à rallumer la fusée !
Bref, il y eut au Moyen-Age en France un célèbre procès en sorcellerie : un Sieur Bernais fut accusé de commerce avec le Démon mais, le Démon se trouvant lors du crime à un autre endroit, Bernais fut acquitté. Il en ressortit une jurisprudence « d’absence du Démon » qui fit école. Plusieurs années passées, Dame Ignon fut accusée du même crime et acquittée de même façon. Le tambour-crieur du lieu annonça la nouvelle par un joyeux :
– Le cas Bernais sauve Ignon !
Et je m’en vais de ce pas rejoindre ma Douce sur la plage afin de constater l’état de la marée; j’adore le gentil océan Breton autant que nos douces montagnes Suisses.
Kertolbiac, le 5 juillet 2025
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Et si, cette déferlante de jeux de mots pendables passée, vous me laissiez un petit commentaire ? Ça me ferait plaisir !
