


« La Vie est un Téléphérique auquel il manque les Manches »
( Denez Du Ankraz in « À un Fil » )
Ce texte étant la suite du précédent, je vous enjoins à l’aller lire. Néanmoins, je vous accorde un bref rappel de la situation :
Premièrement une Douce, la mienne, qui me fait payer une dette karmique datant probablement du Néolithique.
Ensuite, moi, qui ne reste pas de pierre mais fort poli.
Puis, la ville de Brest, que je dépréciai le matin-même pour pouvoir y aller.
Enfin, le restaurant « Au P’ty Lyonnais », qui aurait aussi bien pu s’appeler « King of the Kig ».
Sortant de ce dernier, bienheureux gastronomes repus et enchantés, nous partîmes à la découverte de la ville qui, sous un soleil de plomb, déployait sans voile ses charmes, alanguie par la digestion globale de ses autochtones ensiestés. Au détour d’une ruelle, quelle ne fut pas notre surprise de découvrir un rutilant téléphérique qui, en un unique saut, traversait les chantiers navals pour une destination inconnue. Ma suissitude ne fit qu’un bond et, malgré les injonctions de ma Moitié qui n’a pas cet amour du câble, je nous précipitai dans la cabine, dont nous attendîmes, moi du moins, impatiemment le départ. L’endroit se remplissait peu à peu : un vieil homme à barbe blanche portant une caisse de thon en boîte, dix écolières avec d’étranges cartables ainsi que, juste avant la fermeture des portes, cinq ou six gars musculeux faisant partie des supporters de je ne sais plus quel club sportif de la ville. S’y ajoutèrent, pour faire bon poids, deux sumotori en habits traditionnels et trois grassouillets bluesmen dont les noms m’échappent. Ma Tendre observa tout ce monde, sembla réfléchir, puis, se regardant dans la vitre de l’engin, sourit.
Le téléphérique s’ébranle, nous voilà partis.
Quelle jolie vue : les ponts, les amarres, la forme de radoub vide, les petits ouvriers, les troquets à marins, tout un monde en miniature !
Nous montons, montons et sommes bientôt au paroxysme du trajet. Le soleil brille, il fait chaud, le brouhaha est sympathique, c’est les vacances et la vie est douce.
Nous arrivons au sommet de la course, ma Belle prononce quelques mots en Chinois et, comme par magie, la cabine s’arrête pour ne plus que se balancer avec un grincement rythmé et, pour bruit de fond, les ricanements des goélands, hilares sous le cagnard.
Ma Tendre me toise, son sourire me fait peur, puis, d’une voix flûtée et fort distinctement, elle déclame à la cantonade :
– Tu m’as dit ce matin que Brest était moche ? Je ne trouve pas moi !
Le silence brusquement se fait, je suis la cible des regards de l’ensemble des passagers, sumotori exceptés. Les muscles se bandent, les naseaux sont vapeur, la buée recouvre pudiquement les vitres, comme pour estomper l’orage intérieur qui s’annonce.
Je crie à ma compagne :
– Mais parle moins fort malheureuse ou il va nous arriver des broutilles !
– Oui, d’accord, me répond-elle à voix haute, mais ce matin tu m’as dit que Brest était moche, et moi je ne trouve pas. Et ne crie pas s’il te plaît !
Je répétai à ma compagne ma supplique, aussi doucement que possible, en vain.
Le téléférique amorça sa descente et, à ce moment précis, les dix écolières, traversant les parois avec une aisance digne de celle d’un Marcel Aymé, sautèrent dans le vide pour y déployer des parachutes multicolores insidieusement dissimulés dans leurs cartables. Les supporters s’approchèrent, me saisirent au collet mais furent arrêtés par les sumotoris qui croyaient à un entrainement surprise. La mêlée fut totale, les dents volèrent et parmi les « Banzaï ! » et les « Allez Brest ! », on entendait la jolie voix de mon Aimée, chantant sur l’air de la Traviata :
– Oui il l’a dit, oui il l’a dit, oui il l’a dit !
Les bluesmen entamèrent « Since I’ve Been Loving You », à ma demande et pour me faire plaisir.
Nous arrivâmes à la station in extremis. Tout le monde sortit de la cabine, se serra la main et se sépara bons amis. Non loin, les écolières atterrirent devant une enseigne de glaces; les enfants sont gourmands, c’est bien connu.
Nous jouîmes de quelques instants de repos devant une bière noire traditionnelle, visitâmes les entrepôts et reprîmes le même chemin, seuls cette fois avec le vieil homme portant sa caisse. Il ne semblait pas avoir bougé, impassible et mystérieux. Je crois qu’il lut dans mes pensées car il me dit, d’une voix qu’il me sembla reconnaître :
– Voyez-vous, jeune homme, moi aussi je hausse puis baisse le thon.
Puis, à son habitude, il disparut.
– Lui, me souffla mon Daïmon qui jusque là s’était abstenu, lui doit être un croisement entre un Merlu et un Marlin …
Brest, le 11 juillet 2025
.
.
.
Il serait de bonne sardine, mes délires consommés, de laisser un commentaire déjanté ci-dessous. Je vous lirai au calme, promis.


