

« Le Monde Merveilleux est beau, tout y est plus intense. Ainsi la peur. » ( Denez Du Ankraz dans « Hier » )
Prendre au hasard des panneaux indicateurs, à la chanson des toponymes, avec pour guides je ne sais quels esprits follets, sans loi, sans règle, sans but.
Je me plais à pratiquer ainsi et, souvent, cela me conduit à de belles découvertes qui me donnent l’illusion d’un destin au hasard bienveillant.
Pas toujours.
Je n’ai pas comme certains de mes compatriotes la passion des sommets; l’idée de l’ascension me fatigue par essence et j’ai un vertige qui s’épanouit à peine hissé sur une chaise. J’aime la montagne, mais à mi-pente, là où elle ne génère que doux ruminants aux cloches tintinonnant l’appel à la fondue. Au-dessus de la limite du sapin tout me semble louche, dangereux, instable et minéralement hostile. Lieux pernicieux où se déchainent d’antiques puissances n’ayant pas apprécié que nous, insignifiants humains, osions aller jusqu’à oublier leurs noms. Je pensais dans ma statistique naïveté que tout cela était lié à l’altitude et qu’une proximité avec la masse océane saurait neutraliser toute velléité des Dieux d’Autrefois.
Ménez Hom. Voilà qui sonnait au mieux ! Ménez Hom, dont j’ignorais s’il s’agissait d’un lieux-dit, d’une crêperie ou d’un manoir. Ménez Hom, va pour Ménez Hom. La route lacette dans une forêt qui peu à peu se transforme en lande de bruyères, de manière insensible, sans que je ne le remarque. Elle s’insinue doucement, virage après virage, vers une destination qui se trouble. Le bitume se bossèle, s’irrégularise et se gravelle. Nous arrivons au bout du chemin et garons notre véhicule qui semble soulagé que nous continuions sans lui. Nous sommes seuls et c’est pour le moins étrange car la journée est bien avancée et l’endroit annoncé comme touristique.
Le sentier nous appelle comme nous appelleraient les sirènes de la baie; nous y répondons, happés par le vent et un soleil qui feint de jouer à l’été. La marche est courte, à peine une quinzaine de minutes pour arriver à ce qu’il est convenu d’appeler le sommet : étendue de terre aride d’où l’on aperçoit alentours les différents paysages bretons qui s’offrent comme pour un concert hirsute. Garder la direction cardinale pour être certain de redescendre sur le bon chemin et ne pas finir dans un marécage tourbeux et nauséabond. Puis profiter d’une vue dont on sent qu’elle absorbe votre personne et la dilue dans cette Bretagne maléfique. Surgi derrière moi je ne sais comment, le vieil homme en noir, celui-là même de la librairie de Quimper, me saisit le bras et, me dardant un regard précis et froid :
– Croaz Men mon ami, Croaz Men ! Cela sentait l’humain ? Que penser du Ménez Hom ? Un homme doublement humain ne l’est-il par trop ?
J’ai compris que sa question ne souffrirait ne serait-ce que de l’esquisse d’une réponse. Il m’attirerait, je le suivrais, il en serait fini de ma piètre humanité comme d’une vague s’échouant au hasard sur la grève. Ma compagne fort heureusement m’appela pour une fleur dont elle voulait me faire partager la beauté et le parfum. Je me tournai, puis me retournai; une souche famélique; de l’homme : rien. Bénie soit ma Tendre qui me sauve !
Nous partîmes sans attendre; je prétextai la faim et ne me retournai point le temps que dura le retour au carrosse protecteur. Je retrouvai la zone boisée avec gratitude. L’arbre, le bois, protègent. Incognito sous les voutes d’un feuillage bienveillant, nous fendîmes droit devant vers la première crêperie du premier petit village, quel qu’il soit. Je ne me rappelle plus du nom du bourg, mais celui de l’auberge était Ker Ank Du. Cela me semblait annoncer galettes croquantes et cidre obolant. Nous nous installâmes; la salle était ancienne, les murs noircis et la paroi du fond possédait une grande cheminée, foyer simple pour de simples gens.
– Je vous conseille la bière de blé noir, me dit une voix douce.
La serveuse, jeune femme blonde d’une vingtaine d’années, me regardait avec des yeux océan. Je ne suis sensible qu’aux noiraudes mais je dus détourner les miens pour ne pas me noyer; elle possédait un charme dangereux, fait d’ingénuité et de sagesse; une force dont on ne saurait qu’au dernier instant et trop tard si elle serait la voie du paradis céleste ou celle des abîmes, infernaux ou marins. Elle me présentait une bouteille d’un liquide d’un noir profond, à l’étiquette jaunie et déchirée, couverte par une importante couche de poussière. J’en détournai les yeux, par prudence.
– Certains la trouvent trop salée, mais je pense qu’elle vous plaira. Elle était brassée par mon père selon une vieille, très vieille recette de famille.
Ayant lu bien des contes, je déclinai la proposition et demandai un cidre industriel ainsi que deux galettes au beurre salé. La servante plissa ses yeux, fit une moue légère et s’en fut en cuisine.
– Mille Chastes ! Fit une voix forte qui visiblement parlait Breton.
La fille et le cuisinier échangèrent quelques mots dans cette langue puis ne restèrent plus dans l’air que le grésillement salé du beurre et les pas de la servante qui revint rapidement à nous. J’enjoignis ma compagne de manger prestement; elle me trouva fort capricieux mais s’exécuta. Ayant payé notre dû, nous allions passer la porte quand une voix forte nous interpella.
– Monsieur, Monsieur, n’oubliez pas, nous ne sommes que les vagues d’un océan immense; nous ne valons rien de plus que les autres, rien de plus et rien de moins. On nous oubliera.
Mon Daïmon, qui ne me souffle pas que des histoires, m’imposa cette réponse, moderne, que je fis sans me retourner car j’avais reconnu la voix, celle du Ménez Hom:
– Statistiquement oui, mais statistiquement uniquement, dis-je.
Si sa question n’en était pas une, ma réponse dut toutefois le décontenancer; je perçus un grognement de bête et nous courûmes à la voiture, salvatrice cette fois encore.
Je conduisis rapidement pour rentrer à notre location; le soleil finissait de se coucher et il me semblait que la partie française des panneaux de signalisation s’estompait, alors que la partie bretonne s’affirmait.
– S’il ne reste que le Breton, nous sommes perdus, me dis-je affolé.
J’accélérai tout en restant précautionneusement sur les routes officielles; descendant vers l’océan, je remarquai ces petits indicateurs à la graphie de squelettes de poissons; autant de labyrinthes où se perdre pour ne jamais, jamais ressortir de cette Bretagne tentaculaire et dangereuse.
– Rester concentré sur ce monde, ne pas regarder, ni à gauche, ni à droite.
Arrivés à bon port, je fus rassuré par la clarté électrique de l’éclairage public. La science, que je raille parfois comme un ignare, a du bon en ceci qu’elle tient à distance le monde magique des forces déraisonnables.
Mais la modernité, par les temps qui courent, recule à grands pas.
A minuit, par souci d’ économie, l’éclairage public s’est éteint.
Il fait noir, je suis en Bretagne.
J’ai peur.
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Nous sommes retournés ce matin à la crêperie où ma Moitié avait oublié son téléphone. A l’endroit où nous avions mangé se trouvait bien une crêperie, mais abandonnée. Les murs défraichis, envahis par le lierre, laissaient entrevoir une très ancienne enseigne aux entrelacs délavés. Les vitres étaient brisées et souvent obturées par des briques de sécurité. Une vieille dame avec un foulard passant par chance, nous lui demandâmes où trouver le Ker Ank Du. Elle nous répondit très lentement dans un français qu’elle semblait devoir retrouver à chaque mot :
– Fermée … quarante ans … le père … la fille … l’océan … paix … âmes.
Nous sommes repartis effrayés. Fort heureusement, le téléphone se trouvait sous le siège de la voiture. Quand elle l’alluma, ma Douce put lire, brièvement, un message éphémère écrit avec les mêmes caractères que ceux des frontons des jolies chapelles bretonnes :
– A bientôt, partie remise !
Ker Mil C’Hast, 10 juillet 2025
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