


J’ai dans un texte récent narré mon premier voyage en Terre Bretonne; j’avais à l’époque traversé le Berry et la Sarthe en empruntant les autoroutes et en avais déduit que ce n’étaient que déserts de grasses terres agricoles cultes, sans le moindre intérêt, mornes jonctions entre Chartes et la Bretagne. J’étais jeune, et ma fois j’avais tort.
Aujourd’hui, mus par je ne sais quel appel du destin, nous nous sommes arrêtés à Bourges. Quelle ville ! Quelle noblesse dans l’air, dans la démarche des filles, dans les brasseries même. Les andouilles y gagnent quelques A, les frutescents vins blancs s’effervescent gaiement, les maisons à colombages tanguent médiévalement et nous nous dirigeons vers la cathédrale, tout simplement.
La cathédrale ! On ne plaisante plus. Quels que soient nos opinions, on les bâillonne devant cette monstrueuse masse de pierre taillée. Le portail à lui seul nous rappelle à notre misérable condition, passants de vies étriquées que nous sommes; on y pèse les âmes pour leur infliger le destin mérité; à y mieux regarder j’ai compté plus de cuistres et de cuistresses penchant vers la vertu que vers le vice et, dans le chaudron infernal, il m’a bien semblé deviner aux damnés des sourires spaaesques extatiques. Je soupçonne les maîtres sculpteurs de nous avoir encore joué un tour; ce sont des galopins, mais des galopins méritant révérence. Quant à Mandelbroot, n’aurait-il point fractalisé après visite de cet édifice, et sous Reully ? Le petit se déployant spiralesquement vers le grand, pour finalement se dissoudre dans les infinis gothiques; voilà qui mérite bien quelques réflexions !
Quant aux maîtres verriers, passée l’extase de leurs vitraux à notre échelle d’hommes et de femmes, je me demande bien pour quelles raisons obscures ils ont encolorés les verrières se trouvant des dizaines de mètres en contrehaut ? Les géants existaient-ils encore ? En gardait-on le souvenir ? Cela justifie-t-il l’immensité de la porte frontale ? Pantagruel, hors des brasseries ? Je ne le saurai jamais, mais je penche, par affront pour la science, pour la plus absurde des explications.
Sortis des hauteurs minérales, nous redescendons en ville basse par des venelles étroites aux boutiques improbables, mélange de mode parisienne et de magie d’outre temps. Je m’amourache de la devanture d’une bouquiniste, sachant pertinemment que je n’y trouverais pas l’objet de mes recherches (1). La propriétaire, qui écrit ses colères une fois ces dernières apaisées, part à la recherche de l’auteur adulé, munie d’une échelle et du matériel complet de spéléologue, pour me revenir quelques instants plus tard, sous mes cris de joie, avec le volume introuvable. J’en aurais pleuré, mais on ne pleure pas chez les bouquinistes.
Bénies soient-elles, elle et sa boutique merveilleuse ! (2)
Puis nous sommes repartis, bourgeant en diable, elle dormant et moi dévorant le livre tant espéré; comme je conduisais en lisant, nous sommes passés par Berlin; suis-je étourdi !
Nous voilà donc berichonnant et essarthant à vive allure, par les chemins de traverse. Me croirez-vous, ces campagnes boisées et vallonnées aux églises médiévales donnent furieusement l’envie de l’arrêt contemplatif. Nous n’avions pas le temps; je reviendrai et je me promets d’être méthodique. J’aime la France !
Nous voilà en pays de Cluny, attablés dans un joli restaurant à la terrasse en escaliers et aux oeufs en meurette; la clientèle est rare en ce lendemain de fête nationale : des habitués dont j’écoute la commande pour m’y calquer traitreusement. Peu importe ce que nous mangeâmes, ce fut bon. A l’heure du marc digestif, je tendis l’oreille vers mes voisins que je ne pouvais voir, tourné que j’étais.
– « G » comme Jérôme, dit une voix masculine.
– Jérôme s’écrit avec un « J », répondit sarcastiquement une voix féminine.
– Tu crois ? s’étonna le monsieur.
– Toi et l’orthographe ! appliqua la dame, bien sûr, avec un « J » , comme jobastre tiens !
– Désolé mon petit Coeur d’Amour, je t’aime, pleurnicha l’homme.
N’y tenant plus, je m’encapai et m’enloupai, afin de rescousser mon pareil aux prises avec sa furie. Me voltefaçant, je déclarai :
– Monsieur a raison je pense, « Géromé » avec un « g » se dit d’un Munster; nous n’allons pas époustailler pour un accent aigu fort esthétique qui plus est ! J’ajoute qu’Alaric, en fin de siège, s’écria « J’ai Rome », ce qui n’a rien à faire avec notre affaire mais vous épinglera le bec, je l’espère, chère Madame.
La dame, fumant de partout, cherchait réplique mais ne trouvait point. Elle se coita donc, et nous en restâmes presque là car elle grommela quelques francs jurons bourguignons suivis d’une plate sentence sur la solidarité masculine. Son mari me remercia chaleureusement; j’enlevai mon masque, il me reconnut et s’écria :
– Bon sang, mais n’êtes-vous pas l’homme qui a écrit sur notre querelle au restaurant ? (4)
Puis nous sortîmes triomphalement avec pour générique de fin une chanson de C. Jérôme. C’ est tout de même incroyable !
Cluny en Presque Bretagne, le 15 juillet 2025 (3)
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(1) Il s’agit d’un livre que je recherche depuis vingt-deux ans; « Walther, ce boche, mon ami », par Henri Vincenot.
(2) La boutique s’appelle Bouquinerie Pass’âge, à Bourges, Rue Bourbonnoux (5). Vous y trouverez l’impossible, je pense.
(3) Oui je sais ce n’est pas en Bretagne mais j’avais envie que mes Bretonnes et mes Bretons me lisent encore un peu …
(4) Une mise en abîme, et bim !
(5) Rue Bourbonnoux ! Fabuleux non ?
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Si toi aussi tu te sens l’âme de sauver toutes les brimées et tous les brimés de la couplitude, rejoins-moi en m’écrivant un joli commentaire ci-dessous. Mon nom, je le signe à la touche du clavier !

