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J’ai eu, moi qui ne suis pas peintre, mes périodes.
Sans jamais savoir exactement pourquoi, une passion me saisissait à bras le corps et ne me lâchait, exsangue, qu’après m’avoir infusé tout ce qu’elle avait d’infusable, pour une fermentation dont les résultats alambiqués n’ont jamais eu aucun sens.
Ainsi, entre le jazz manouche et le Pessac-Léognan blanc, je m’amourachai follement du Japon. Tout y passa : cinq ans d’Aïkido, les jardins secs, vingt minutes de Zazen, le sabre de ronin et les Sept Samouraïs en version originale sous-titrée en Suédois. Je bouffai littéralement du cliché, moi qui serais plutôt allergique aux projections de toutes sortes. J’étais plus Japonais que le plus Japonais des Japonais. J’avais un Japon intérieur qui demandait à barioler les ternes murs de ma grise existence occidentale.
Puis, comme toute passion, mon Japon s’essouffla, tel un kamikaze dépité et mes Banzaïs ne furent plus que des bonsaïs sans feuilles, à l’ombre d’un Fuji battu en brèche par un Matterhorn aux accents moins volcaniques.
Vint le Pessac, vin de Pessac, qui se rit du saké, tiède alcool translucide qui ne m’égayait plus. Et Madame Butterfly s’en fut, le kimono traînant dans les boues de la plaine de Kanto.
Le temps passa.
Récemment, je me trouvai dans l’univers virtuel à dépenser mon argent pour des inutilités qui m’auront ravi tout au plus quelques instants. Oh, stupeur et ravissement, le joli lampion que voilà ! Et orné d’idéogrammes qui doivent être, si mes souvenirs sont bons, une sentence de Bashò ! J’achète et j’attends le colis.
Il est nécessaire de préciser que la dame de mes pensées est d’origine chinoise. Si elle avait été, je ne sais, Belge par exemple, je serais encore en béatitude totale devant la templitude asiatique offerte par les deux loupiotaux de papier.
Car je les pendis à la fenêtre, certain de mon effet. Elle aborda un de ses jolis sourires, sourires dont elle a le secret, qui se transforma en un violent éclat de rire qui n’avait plus rien de la sagesse orientale, croyez-le bien.
– C’est étrange cette idée de mettre à la fenêtre deux lanternes où il est écrit « Ici on mange des sushis »; tu as l’intention d’ouvrir un restaurant ?
De Pessac-Léognan je commandai une pleine barrique, pour oublier le Japon, malgré tout.
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Kampaï ! J’imagine bien que vous n’allez pas m’envoyer la bouteille de Pessac-Léognan blanc que mériterait ce texte désaltérant; faites-vous pardonner en laissant un gouleyant commentaire sous la lanterne !
