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Dix heures trente-huit.
Comme j’ai du temps à tuer avant mon prochain train, que je me trouve en ville, au chaud, avec un chocolat fumant, en vitrine pour les passants qui me le rendent bien, je vais m’adonner à mon passe-temps favori : regarder passer les gens.
Mais, comme j’ai du temps à tuer, je souhaite m’attarder sur cette jolie expression : avoir du temps à tuer; on exécute une tâche, alors pourquoi ne pas tuer le temps. J’aime cette manière de l’envisager, le temps; il en gagne en tangibilité, même si c’est pour une ennuyeuse agonie. Car le temps ne meurt pas : on le tue. Il a un indispensable besoin de nous pour passer de vie à trépas, en riant à gorge déployée car il sait qu’au fond, dans son monde, lui et ses semblables s’ennuient à tuer de l’humain à pleines brassées, sans le moindre repos dominical, fauchant généreusement la jeune pousse, la fleur de l’âge, le tendre bourgeon et l’arbre millénaire. Le temps est un goujat..
Dix heures quarante-neuf.
Je m’égare, et je prendrai le train suivant.
Regarder passer les gens n’a en soi aucune utilité et ce n’est qu’à force d’y consacrer de nombreuses heures qu’on constate quelque effet tangible sur notre perception des gens et de leur passage. « Gens » n’est d’ailleurs qu’une base globale dont on tente d’extraire, à force de concentration, des individus. Parfois, si la chance est avec nous, rencontrerons-nous une femme ou un homme. Mais le fait est si rare que cela méritera, peut-être, un texte dédié à ces croisements fortuits de destins. Cette occupation, si vous vous y adonnez régulièrement, ne vous fera jamais perdre votre temps, car comment le tuer s’il faut tout d’abord le retrouver.
Dix heures cinquante-huit
Plus personne ne passe devant ma vitrine. Que vais-je écrire ? Ah pourtant oui, un moineau tente le tout pour le tout vers quelques miettes qui essaient de lui échapper. C’est peine perdue; pauvres miettes.
A quoi bon regarder passer les gens si nul ne passe ? Un peu de théorie peut-être ? Soit : Une personne marchant à allure normale m’offre une petite dizaine de secondes scrutatoires; c’est peu, très peu. Mais à bien y regarder, et je pèse mes mots, c’est peut-être cette exiguïté temporelle qui induit une urgence totale, une absorption dans le rythme, les couleurs, la gestuelle mélodique d’une apparition qui jamais ne se répétera. Je passe sur les utilisatrices de trottinettes, qui trichent dans leur ridicule et électrique tentative de m’échapper. Elles ne s’attardent pas, je ferai de même.
Onze heures dix.
Je prendrai le train suivant.
Après quelques années de pratique, on acquiert la conviction étrange que c’est nous qui nous déplaçons et que les passants sont fixes. L’entier de la communauté scientifique infirmera cette idée, mais que peut-elle face à des évidences subjectives qui, par essence, l’agacent. L’entier du café où je suis assis glisse, avec la route et l’entier du monde. Les gens et leur désastreux mouvement de jambes doivent fatalement constater qu’à force de rester là ils sont ailleurs, en cultivant l’idée qu’ils sont les instigateurs de buts qui, finalement, leur sont imposés. De même, les variations d’âges me surprennent toujours : la vie ne fonctionne pas par salves mais de manière continue. Nous y sommes tellement habitués que cela ne nous touche même plus. Imaginez un instant que, à l’instar de certaines cigales, nous ne nous reproduisions que tous les vingt ans, avec péremption après la quarantaine. Le monde serait très différent. Il y aurait bien lutte des classes, mais entre celles de conscrits monstrueusement regroupés en de gigantesques assemblées, autour d’agapes gargantuesques. Interdisons la copulation de juin à décembre, réduisons le gestation à trois mois et le tour est joué ! Nous voilà synchronisés sur une année.
Onze heures vingt-sept.
La proportion de jolies femmes est bien maigre, mais les femmes maigres ont de bien jolies proportions. Voilà encore un effet secondaire intéressant de mon activité matinale : elle est propice à l’adage imbécile, d’une douteuse symétrie. Votre esprit se détend, vous êtes subitement conscient de votre totale inutilité et l’inconscient collectif en profite pour vous susurrer des « trucs tellement vrais » qui vous font bêtement rire dans votre solitude observatrice. Je me prends à rêvasser à des apparitions impossibles : une technicienne en tutu, un destructeur de contrebasses japonaises, quelques unes de mes âmes soeurs encore inconnues, Peter Pan, Kate Bush ?
Tiens le temps s’est arrêté ! Il est toujours onze heures vingt-sept.
Ah mais non, je tiens ma montre à l’envers, il est onze heures septante-deux. Tiens, en fait je ne porte pas de montre.
Je prendrai un autre train.
Oh, une Japonaise qui lit Mme de Staël ! Voilà une bonne entrée dans le surréalisme. Elle attendait une amie africaine se mettant en valeur par un violent contraste rose fluorescent.
Un barbu pressé, les yeux presque révulsés; il n’a pas l’air amoureux.
Un tueur à gages, lunettes de pilote, veste Crawley 1950’s; il n’a pas l’air amoureux non plus.
Une Tyrolienne en habit traditionnel. Elle a dû péter un câble.
Une embottée à la démarche ample et féline. Son compagnon en shorts, tenant cabas. Il a l’air amoureux.
Un statisticien parfumé. C’est son jour de chance.
Une cinquantenaire avec des vêtements d’adolescente. Elle a l’air amoureuse, mais vaguement.
Un éternuement, derrière moi.
Une jolie femme qui s’attarde et me sourit. Je crois la reconnaitre à son habit vert. Oui ! C’est bien elle ! La serveuse du café où je suis assis. « Voulez-vous m’épouser », me dit-elle. « Oui mais sans sucre », me surprends-je à lui répondre.
Une vieille dame à la peau de pomme de printemps avec une carabine à grenaille. Que fait-elle dans mon tableau ? Ma journée se fige, l’automne s’englue devant cette ancêtre lourdement armée.
Un ange passe, immédiatement abattu par la vieille dame qui n’était là que dans ce but; l’emplumé déchu s’écrase lourdement sous les hourras de la foule en délire. Puis la foule se disperse en nuages langoureux.
Dieu que les Péruviennes peuvent-être belles !
Quelques plumes abruties volètent de-ci de-là, j’en saisis une et écris prestement ma déclaration ultime pour cette femme. Je suis aux Andes.
Un ange passe, de l’autre sexe. Il cherche sa moitié, Icare désolé sous ce soleil de plomb.
Un maffieux avec un gros cigare qui marche lourdement vers son destin. Il empeste une violence qui suinte des volutes vulgaires qu’il exhale tel un boeuf carbonara. Il n’a pas l’air amoureux; il ne l’a jamais été.
Midi dix-huit
Ces trains qui se ratent pour un oui pour un non.
Une féministe déguisée en Lilith. Nos regards se croisent. Je rétrécis. Elle aurait pu m’aimer mais elle n’aime plus personne, triste fer de lance d’une extrême qui s’émousse.
Kate Bush. « Tiens bonjour Kate, rêvé de moutons ? ».
Un type, il est essentiellement cela, qui oscille des épaules à chaque pas, sa tête dodeline comme dans un feuilleton violent du Bronx. J’évite de croiser son regard. Il est probablement dangereux.
La vendeuse du rayon yaourts du supermarché de Prokuplje. Que fait-elle ici ? Pourquoi elle ?
Icare, le vrai, qui réclame des droits d’hauteur.
Un aiguilleur du ciel et sa poupée vaudou.
Midi trente-cinq
Je m’accorde un temps mort.
Olivier, 1 novembre 2025

