


Ou : Seul dans la Nuit
La montagne aurait, moi qui la côtoie depuis la plus tendre enfance, tendance à me rendre un brin nostalgique. Mais, foin de la nostalgie quand votre actualité sait vous centrer sur un présent dramatique dont, après un indispensable préambule, je vais vous narrer le tragique déroulement.
Les notes vous invitent à lire des commentaires en bas de texte; si j’étais vous, ce qui vaudrait mieux que l’inverse (1), je n’irais les consulter qu’à votre seconde traversée de l’histoire.
Ceci écrit :
Une douce : la mienne. Elle est shanghaïenne d’origine et a passé ses trente dernières années à Milan. Il en résulte un joli cocktail certes, mais dont sont absents toute pratique de la montagne et de ses dangers. Elle a une fort jolie voix, mélange de vocalises d’une cantatrice de la Scala et des stridulences aigres des Chinoises en colère. C’est charmant à bas volume mais, en cas de montée, cela vous envoie directement chez le dentiste pour un replombage total. Elle a le sourire oriental, ce qui signifie à la fois bonheur, pudeur, retenue et bouclier. De plus, elle gambade car elle est légère comme une plume; ça aura son importance.
Un philosophe : votre serviteur. Musculeux oui mais de cette musculosité de Bouddha rieur et bedonnant. Il veut bien faire les choses, mais à son rythme et est l’adepte de l’effort soutenu, par exemple par une fondue ou un plat de fruits de mer (3). Il a la volonté de celui qui descend d’une longue lignée de personnages attachés à l’utile et au palpable et utilise son énergie à bon escient, pour des buts pratiques ou digestibles. D’autre part, il adore la montagne autant qu’il s’en méfie, contrairement aux villes dont il se méfie mais qu’il n’adore pas.
Des voisins : ils sont tout relatifs en montagne; les chalets sont parsemés au milieu d’alpages grassouillets, séparés par des forêts d’épineux. Nous nous connaissons avec respect et distance et avons en commun l’amour du silence qui ici est, contrairement à celui de la plaine tapageuse, d’une qualité que nous envieraient paraitrait-il les protées. Ce silence est sacré et n’est troublable que sous peine des pires sanctions; il est notre bien commun, patrimoine intangible d’une humanité qui s’en court au vacarme.
La montagne : « La montagne est tellement jolie, quand on grandit auprès d’elle » chantaient les paroles du fameux feuilleton « Heidi » de ma jeunesse (4). Sa fréquentation m’a appris également une saine méfiance; parfois passe un rocher, rarement vers le haut; les orages sont exquis quand on est calfeutré « à la chotte », et la neige immaculée n’est amicale qu’en dessous du mètre (6). La nuit et la pluie peuvent également être traitresses, la première vous induisant sur de mauvais chemins, la seconde vous faisant glisser, même sur les bons.
Audrey Hepburn : héroïne de « Seule dans la nuit », film de 1967 que je vous recommande chaudement. Magistral, effrayant, inoubliable ! (7)
Samantha : elle est l’archétype absolu de la femme voleuse d’homme rangé. Une sorte de Lilith tentatrice crainte et honnie par toute épouse qui risque, son homme envouté, de devoir à nouveau devenir elle-même cette démone chasseresse et vengeresse.
Donc :
Ma Douce et moi-même, hier soir et par des impromptus qu’il serait inutile de vous préciser ici, nous trouvons au parking, vers minuit, pour remonter au chalet situé en contrehaut à une vingtaine de minutes de montée sur un sentier que l’éclairage public a bien voulu épargner. L’orage vient de se terminer, le sol est détrempé, glissant, boueux, trompeur, instable, fuyant , bref : dangereux. Les nuages rendent la nuit totalement opaque; une de ces nuits que les petits esprits malfaisants pourraient choisir pour leurs plus pendables tours; heureusement, ces derniers n’existent plus, les humains se chargeant dorénavant et avec brio de l’entier de la méchanceté universelle.
– Utilisons les lampes de nos téléphones, nous éviterons ainsi les pièges les plus grossiers, dis-je à ma compagne qui immédiatement me décoche un joli sourire. et me répond :
– Je n’ai pas mon téléphone, je l’ai oublié au chalet …
Voilà qui est fâcheux mais, le mien étant dans ma poche, bien chargé, je le lui tends afin de lacer mes chaussures cramponnées, à la lumière des phares encore allumés.
– Prends le mien, nous sommes un couple; tu marches devant et tu m’éclaires.
Elle saisit mon téléphone et s’en va gambadant vers le chemin; je finis mes noeuds, ferme doucement la portière de la voiture en pensant à mes voisins, puis essaie de rejoindre ma compagne. C’est assez aisé, elle s’est arrêtée à une douzaine de mètres devant une clôture électrifiée qu’il m’appartient d’ouvrir, galanterie oblige. J’ouvre donc, Madame passe, je la presse de m’éclairer afin de refermer la barrière sans prendre une décharge et …
… nous voilà partis !
Enfin, la voilà partie surtout, et que je gambade que je gambade, c’est facile je vois très bien le chemin, dépêche-toi enfin, hop hop hop hop ! Quant à moi, sage et circonspect, je vois la distance, en à peine dix phrases (9), qui se creuse, la luminosité qui baisse, sa source s’éloignant allègrement. Vient le moment fatal où je ne distingue absolument plus le chemin : impossible de mettre un pied devant l’autre (huit) et je me souviens qu’étant enfant se trouvait à cet endroit précis un précipice profond de mille kilomètres dont le lointain socle était un fossé où m’attendaient de voraces crocodiles. Je suis d’un naturel prudent, je décide donc de m’arrêter, tout en fulminant sans oser appeler ma moitié, fondue dans un lointain où elle n’est plus que feu follet.
– Elle va bien finir par s’arrêter et m’attendre, me dis-je avec espoir.
L’espoir fait vivre et me permit d’attendre, transi de froid dans cette voie où le droit chemin m’était disparu (10). En effet, telle un Virgile distrait, ma luciole se stabilisa au loin, probablement surprise de ne plus entendre mon souffle de taureau peinant à la poursuite de la gazelle (13).
– Je reste immobile, elle est bien trop loin pour me voir.
Je profitai de ces instants dantesques pour m’octroyer un moment de calme et recouvrer mes esprits. Après tout, je suis un adulte maintenant et les crocodiles doivent dormir. Que cette montagne est calme, que ce silence est profond, que ces chalets endormis sans la moindre lumière sont les symboles de ce respect mutuel, inaltérable, que nous, voisins, entretenons les uns envers les autres. Que …
– O-li-vieeeeeeeeeeer !
Tel le sabre sifflant du samouraï décapité, mon prénom hurlé à pleins poumons vient de trancher crument mon inopportune rêvasserie ! Surtout ne pas répondre, on pourrait reconnaître ma voix …
– O-li-viééééééééééééééééér ! Tu es oùùùùùùùùùùù ?
Essayer d’avancer vers la lumière, mais cela est bien trop dangereux; j’entends les crocodiles, réveillés et de mauvaise humeur, qui se pourlèchent les babines (11).
– Oooooooooooooooo-li-viêêêêêêêêêêêêêêêêêêr ! Tu es lààààààààààààààààà ?
A ce moment, ma mie réalise qu’elle tient entre ses mains mon téléphone !
– Ah mais je m’en vais aller consulter ses messages, des fois qu’il y ait une Samantha en lice toute prête à me le piquer. Si tel est le cas, je le laisse aux dragons de la nuit (12) !
La voilà tournée dans ma direction et pointant au gré de ses recherches la lampe de poche vers le chemin. Cela me permet, à petit pas, d’avancer au gré de ses oscillations tactiles, recherches d’un code lui permettant de démasquer un coupable potentiel et une inexistante rivale. Elle appelle de-ci de-là, mais plus pour la forme que pour m’aider réellement. Certains chalets, à ma grande honte et à mon grand soulagement visuel, s’illuminent peu à peu.
Elle ne trouve rien et se souvient de mon existence.
– Mon Dieu, me dis-je, elle va encore crier mon prénom !
Mon souhait fut exaucé :
– Oliiiiiiiiivieeeeeer Tolbiaaaaaaaac, tu es oùùùùùùùùùùùùùù ? C’est quoi le cooooooooode ?
Je crois entendre au loin les pales de l’hélicoptère du secours en montagne, les chalets clignotent, on pointe vers moi des projecteurs anti-aériens, je me liquéfie et les crocodiles boivent du petit lait, c’est un comble !
Fort heureusement, ma belle est maintenant à portée; je la saisis à pleine main, la bâillonne d’une paluche bienveillante et lui glisse à l’oreille :
– Silence voyons ! Et les voisins !
Je devine à son regard que toute la Péninsule et toute l’Asie ne sont plus que surprise et raillerie. Encore cette bienséance toute helvétique, cet insupportable souci de l’autre !
Je n’en ai que faire; je saisis mon téléphone et ouvre la marche, bougonnant à voix basse pour ne réveiller personne. J’entends derrière moi sa jolie voix qui me chantonne :
– C’est fou ce que tu dépends de ton téléphone ! Une sorte d’addiction, Samantha tout l’air !
Puis, arrivés au chalet et face à mes reproches quant à sa dangereuse insouciance :
– C’est tout de même merveilleux la montagne suisse, la nuit, sans le bruit des voisins !
Le tout, bien entendu, avec un sourire.
Sain et sauf, le 26 juillet 2025, au chalet
(1) J’aime parsemer mes textes de challenges logiques qui, le temps de leur résolution et tels des koans (2) gratuits, court-circuitent le cerveau alerte de mes lectrices et lecteurs adorés.
(2) Les koans sont des énigmes proposés par le Maître au disciple Zen : le simple fait de tenter de les résoudre vous éloigne d’un but inexistant.
(3) Tiens à ce propos : plus bas dans cette page Facebook, vous trouverez une rafale de textes écrits en Bretagne. Il y est question de l’océan et de ses délices.
(4) J’étais tout gamin et je croyais que la chanson disait « La montagnère tellement jolie »; ce n’est que dernièrement que j’ai réalisé qu’une « montagnère » n’est pas référencé par l’Acâdémie. Peu manchot, mes néologismes d’enfance étaient des prémiss (5) à mes dériditudes d’adulte.
(5) Oui oui oui, des « prémices » je sais, mais à l’époque j’étais encore puceau.
(6) Voilà encore un texte en gestation : au delà du mètre de neige ! Expérience vécue.
(7) J’insiste. Trouvez-le ! Mais attention pas forcément pour les enfants.
(8) D’ailleurs je ne voyais plus mes pieds, c’est vous dire.
(9) Dix stances hahaha !
(10) LA référence qu’il vous faut savoir apprécier.
(11) Un crocodile qui se lèche les babines; jolie image non ?
(12) Ses crocodiles à elle sont des dragons.
(13) Oui les taureaux ne poursuivent pas les gazelles. Certains, antivégans, s’y essaient pourtant.
.
.
Si vous aussi vous avez connu ce précipice terrifiant, laissez-moi un commentaire sous les « dragodiles » ! Eux repus, je vous lirai !
