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J’ ai été, si je ne me trompe, ce qu’il est convenu d’appeler un gamin. J’aurais aussi bien pu écrire « un enfant », seulement voilà, j’étais un gamin. Je venais alors déjà dans cet endroit, souvent, hiver comme été, endroit dont je connais, à force de les aimer, le moindre recoin.
Le lieu est vallonné, et c’est peu dire. Vous vous trouvez sur un flanc et, en face, il y a l’autre. Cela, visuellement, restreint fort votre champ, ce dont vous n’avez cure car vous scrutez chaque détail, chaque nouveau sapin, chaque point mouvant pouvant être un sympathique bovidé, mais aussi un membre velu d’une sauvagine montagnarde. Acoustiquement, en temps normal, l’adret et l’ubac ne fournissent aucune occasion d’extase.; j’ai l’ouïe nettement plus développée que la vue, je sais donc de quoi je parle.
Il en est ainsi sauf pendant les tempêtes d’été !
Ces dernières, contrairement aux orages de plaine, ne s’annoncent que par des signes discrets, à la lecture difficile pour les néophytes. La journée est toujours idyllique, radieuse. Matinale jusque tard dans l’après-midi, elle vous sourit tendrement en cachant traitreusement des arrières-pensées obscures. A peine un joli nuage dans l’azur, qui passe au loin comme passe le temps, légèrement. Puis, l’air de rien, un second et un troisième, qui s’excusent et promettent de rester, au loin, les figurants de ce moment privilégié. Ils s’étendent, suivis par d’autres, à peine plus dodus, à peine plus foncés, mais toujours respectueux d’une distance de bon aloi. Vous les oubliez et portez votre regard sur les mouches qui zoizoient dans l’air léger de la montagne, en dessinant de jolies arabesques. Que ces diptères sont donc gracieux ! Que leur musique est donc douce ! Que l’ensemble respire l’harmonie d’une création bienveillante dont on se sent être partie !
On en perd le sens du temps; notre perception se rassure, se détend, se permet des relâchements innocents; on rêve, vaguement, on ondule entre des idées aux contours flous, douveteux; on estompe les limites pourtant si précises de nos personnalités; on se dissout, on fond.
C’est une erreur.
Notre bienheureuse torpeur s’altère doucement; oh, à peine un souffle, mais un souffle qui a le malheur d’être, lui, réel, tangible. Il vous caresse la joue avec insistance, comme si les puissances en latence vous faisaient l’honneur d’un préambule incantatoire. Vous ouvrez les yeux, que vous ne vous rappelez pas avoir clos, pour constater que l’esprit du moment a perdu toute candeur.
Les mouches, poétesses préalables à vos songes, ont maintenant des vols nerveux tout en lignes brisées; elles semblent frénétiquement désirer fermer un polygone irrégulier aux angles pointus, tranchants. L’idée de la forme finie leur échappe et elles la poursuivent en passant agressivement à portée de vos oreilles qui, déjà, s’agacent au son distordu de leurs errances. Les nuages, qui ont viré de cap, se déploient et s’approchent, en dégradés d’un noir menaçant, exactement dans votre direction, en remontant la vallée qui s’est faite lit d’un désastre annoncé. Le soleil tente de résister mais finit précocement son travail, piteux Jean Rosset en défaite devant la horde sombre. On distingue déjà, derrière l’avant garde qui nous fait ombre, le rideau vertical qui clora le dernier acte de cette pourtant si prometteuse journée. Il s’approche, les mouches tentent le dodécagone, l’air semble soudain palpable, non pas lourd mais solide d’une réalité dangereuse. Les roulement se font entendre, témoins de l’enfer que vivent d’autres, en contrebas.
Vous cultivez l’espoir d’un revirement mais le vent, hilare, vous assène une progressive entrée en matière. Le monde, pourtant calme et silencieux, s’éveille par le bruissement des feuilles qui va s’intensifiant avec une irrégularité promettant des bourrasques ravageuses. Le front pluvieux s’approche, tel un brouillard malfaisant; soudain, vous percevez la première goutte; individuelle et destinée à vous seul, elle s’écrase violemment vers une terre qui fume du désir électrique de voir sa soif apaisée. D’autres suivent, plus anonymes mais non moins violentes, grosses, presque grêle, froides. Le premier éclair proche fend le ciel, vous comptez les secondes mais l’averse qui s’intensifie vous fait oublier la formule : l’éclair était près, c’est tout. Le vent hurle maintenant, dément, et l’air se fraie un chemin entre cette eau qui se compacte à en devenir presque totale.
– Et si la prochaine décharge, guidée par les flots et les souffles, était pour moi ? Et si le hasard, finalement, n’existait pas ?
La pluie redouble, les rafales détruisent méticuleusement tout rythme possible, le tonnerre se mélange à son propre écho, monstrueusement amplifié par la vallée dont l’existence même est une malédiction. Vous regrettez d’avoir sommeillé, vous auriez voulu faire barrage à cette nature qui se rit bien de votre misérable existence, vous n’êtes plus rien, à nouveau, mais avec une conscience aigüe de votre précarité.
Puis tout revient au calme, mais cela n’a aucune espèce d’intérêt.
Gamin, j’adorais et craignais la venue de ces orages d’été, en montagne. J’ai gardé un accès secret à ce petit garçon terrorisé et émerveillé qui, à l’époque, n’avait pas les mots pour exprimer l’inexprimable. Il n’a rien perdu. Il est encore là.
Olivier, le 24 juillet 2025 et le 24 juillet 1975
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Si ce texte vous a plus, sous l’orage ou sous le soleil, laissez-moi un court commentaire éclair; ça serait du tonnerre ! Et c’est ci-dessous.

Ah, l’art de transformer en texte poétique mâtiné d’un compte-rendu météorologico-scientifique un soi-disant banal orage de montagne… et les mouches qui volent en dodécagone, toi tu sais comment captiver un prof de maths, bravo !!!
Mais trop merci Gervais !