


Lectrice assidue, Lecteur passionné, vous qui depuis belle lurette égayez votre été par la lecture de mes aventures, voici quelques considérations psychologiques ayant pour théâtre un environnement et des personnes de vous bien connus.
Lectrice néophyte, Lecteur néophyte également, je vous propose d’aller au préalable lire le texte « Montagne, Opus 4, Chèvre, Philosophe, Lumière » (2), ce dernier te permettra tes premiers pas dans mon univers d’altitude.
Ceci écrit, voici l’histoire.
Il y a quelques années, montant de la route à mon nid d’aigle, j’eus l’agréable surprise de rencontrer à l’unique croisement une femme charmante qui transportait un tabouret mongol, ce qui est peu commun mais ne pouvait que me plaire à moi qui suis grand amateur de yourtes (3). Il s’avéra qu’elle était ma nouvelle voisine, locataire de l’avant-dernier chalet sur le chemin, le dernier étant celui de votre serviteur.
Ce chalet, le sien, mérite une petite présentation. Lorsque mon grand-père, dans les années cinquante, acheta la grange du bout du chemin, il y avait beaucoup à faire. Ce fut l’oeuvre de sa vie, il y travailla avec passion jusqu’à son dernier jour, littéralement, puisqu’il y est décédé. Il avait un grand ami qui, parfois, venait l’aider dans ses travaux de rénovation et auquel il transmit le virus des Préalpes Vaudoises. L’ami s’amouracha tant de la région qu’il acquit la grange voisine; ces années-là furent années de collaboration, de prêt d’outils, de conseils avisés, d’apéritifs studieux et de fondues onctueuses. Les saisons ont passé, le chalet voisin a été vendu et est resté vide pendant une bien longue période; moi qui l’avais connu résonnant des coups de marteau de l’ami du grand-père, j’avais toujours un petit pincement de tristesse en passant à proximité. Je sais que, scientifiquement, les maisons n’ont pas plus d’âmes que les personnes, mais cet endroit, peu à peu, perdait la sienne dans les nuages lents du souvenir.
Donc, la voisine et son tabouret étaient une promesse de retour à la vie pour ces alpages et je m’empressai de faire connaissance, elle qui n’était pas plus célibataire que moi; à ce niveau-là les choses furent claires et c’est très bien ainsi. Des salutations à mon passage, un ou deux repas avec les conjoints et conjointes, de l’aide sous forme de trajets de tracasset.
Tracasset n’est pas le terme exact, il s’agit de fait d’un chenillard à deux vitesses derrière lequel je marche et qui est indispensable au transport de lourdes charges vers les hauteurs, inaccessibles en voiture. Je l’utilise en général exclusivement en première vitesse à la montée, n’ayant pas le goût de l’exploit et aucune envie de dépasser mes limites, concept absurde s’il en est. Cela me permet des ascensions sans halte et sans hâte, à observer la nature en toute lenteur, accompagné par le doux murmure d’un moteur quatre temps rodé à la perfection, l’un de ceux qu’on ne fait plus et c’est bien dommage. Ma douce, qui je vous le rappelle gambade, arrive toujours bien avant moi au chalet et si par hasard je m’octroyais une halte bavardative par trop duratoire chez la voisine, le silence du moteur alertait ma moitié qui s’empressait de rebrousser chemin pour me récupérer, avec le sourire qui est le sien. On a beau donner toute assurance, la concurrence entre les femmes est féroce et leur confiance en la gente masculine toute relative. Je rigolais un peu car la jalousie est un sentiment qui m’est totalement étranger et l’idée d’être l’enjeu d’une compétition par ailleurs inexistante chauffait mon orgueil, ce qui est toujours bien agréable.
La vie alla de l’avant et ma voisine se retrouva célibataire, ce sont des choses qui arrivent. Je vous sens, Lectrice curieuse, Lecteur de boulevard, à l’affût d’une suite graveleuse qui stimulerait votre ennui endémique. Ah ah vous dites-vous, une voisine célibataire, des alpages, un tracasset, une douce un brin jalouse, voilà les ingrédients d’un drame cocasse qui égaiera notre mornitude (4).
Il n’en fut rien. Comme tout est très difficile pour une femme seule en ces endroits reculés, notre voisine déménagea en ville et l’avant-dernier chalet s’enfonça à nouveau dans un silence renfrogné. Le jardin reprit un aspect sauvage, la mousse refit apparition sur le toit de tavillons, le temps et la nature prirent le dessus, lentement, avec leur immense ténacité.
Quelle ne fut donc pas ma surprise, récemment, de rencontrer au bord de la route un individu qui se présenta comme mon nouveau voisin. Jeune, grand, musclé, plutôt bel homme, je m’en serais immédiatement méfié s’il n’avait été fort sympathique et, de plus, fin connaisseur du cinéma italien classique. Partager lors d’une première rencontre sur un amour total pour Dino Risi n’est pas commun, nous avons écumé les mêmes salles poussiéreuses à regarder Fellini, Ferreiri, Visconti et tous ces monstres du merveilleux cinéma transalpin.
Qui plus est, il fit l’acquisition d’un quad dernier cri avec lequel il atteint son chalet avec des vrombissements dignes d’une Harley dans Easy Rider. J’aurais pu être jaloux mais la jalousie est un sentiment qui m’est totalement étranger.
Qui encore plus est, mon voisin est capable d’abattre des sapins pour avoir suffisamment de bois pour les rudes hivers Ormonans. Il abat puis il fend, au coin et à la masse, de gros billots, torse nu, avec une rapidité qui m’eut rendu jaloux si la jalousie ne m’eut été totalement étrangère.
Cerise sur le gâteau, il est sportif et pratique l’alpinisme et la grimpe. J’aurais pu être jaloux de cela également mais comme je l’ai déjà précisé, l’idée de dépasser, même verticalement, mes limites est un concept qui m’est étranger.
Je remarquai néanmoins que ma gambadante amie gravissait dorénavant la pente avec une énergie toute renouvelée, en particulier lorsque je lambine avec mon tracasset, en première vitesse, loin derrière, en contrebas.
Pour des raisons qui m’échappent, j’ai pris une série de mesures dont le but, lui aussi, me reste obscure.
J’ai premièrement et comme c’était le cas des « boguets » (5) de mon enfance, fait « maquiller » mon tracasset qui maintenant a six vitesses et un pot d’échappement modèle « super-silencieux ». On ne m’entend plus arriver à grande allure; je surgis avec mon chargement tel un renard malicieux, on ne m’attend ni ne m’entend.
Secondement, je me suis inscrit dans une de ces salles de fitness qui me faisaient tant rire(6). Je suis le programme « hyper-cardio », huit fois par semaine, avec un instructeur russe qui me fournit également des substances illicites dans les Préalpes Vaudoises. Ma bedaine se plaque-de-chocolatise à une vitesse peu naturelle.
Troisièmement, je travaille intensivement mes gammes de guitare et ai enfin attaqué le répertoire de Francis Cabrel (7) afin de pouvoir, au besoin, reconquérir la dame de mes pensées avec de la musique.
A moins que mon voisin n’ai fait le Conservatoire ? Si tel devait être le cas, que ce soit au moins en section « triangle ».
Maudite jeunesse qui des Vieux jalouse la sagesse !
Aigle, Dimitrov Fitness, pompe 1742.
1. Dégustez ce premier jeu de mot !
2. Tu peux également lire d’autres textes, certains sont drôles, d’autres pas du tout.
3. C’est vrai; j’adore les yourtes. Une vraie passion ! D’ailleurs j’ai très envie d’aller découvrir les steppes de Mongolie. M’en vais concocter une souscription un de ces quatres.
4. Qu’il est bon d’écorcher lectrices et lecteurs quand ces derniers ont de coupables pensées.
5. Le boguet est un vélomoteur. Le maquiller consiste à limer les pistons ou l’admission d’essence pour aller plus vite. On peut également limer la selle, mais cela a moins d’effet.
6. Oui j’ai l’humour facile quand il s’agit de sport.
7. Toi, jeune lecteur qui n’aime pas le sport mais qui souhaite cependant séduire les plus belles filles du collège; le répertoire de Francis Cabrel est une arme redoutable qui fera baver de jalousie, car les sportifs sont jaloux par essence sauf en cas de victoire, les sportifs (8)
8. Ça par exemple c’est une phrase qui me fait rire, à cause du rejet de l’objet en fin de phrase, objet dont la nature a été dévoilée dans l’enchâssée préalable. Qui plus est, l’idée qu’un sportif puisse être un objet me rend jubilatoire aux larmes.
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Si, comme moi, vous vous sentez vielle ou vieux, laissez-moi un commentaire sous le renard hilare . Dans le cas contraire, faites de même. Ainsi va la vie.
