


Le tâlus désigne une forte pente. C’est à la base un mot gaulois sans circonflexe mais, dans cette histoire, il en portera un pour accentuer l’inclinaison et renforcer l’effet « Préalpes Vaudoises ».
D’autre part, le « s » ne se prononce pas, sauf dans le titre de ce conte, pour comprendre le jeu de mots qui s’y terre.
L’été dernier, par une journée de forte chaleur, je décidai de tondre mon jardin d’altitude; c’est mignon un jardin d’altitude, vous le prenez sauvage et rebelle et, une fois tondu, il devient joliment bourgeois, classique, en attente d’une hypothétique Heidi prête à pousser la youtse afin d’avoir un fond sonore en adéquation avec ma description.
Me voilà donc aux commandes de ma tondeuse, coupant dru l’herbe dans tous les endroits plats. Le terrain n’est pas grand, et l’horizontal y est très rare car nous sommes dans les Préalpes je vous le rappelle. Le soleil, non content de m’avoir agacé lors de mon dernier texte, dardait agressivement ses rayons dans ma direction et m’abreuvait généreusement d’une grillante chaleur dont la démesure me rendait flasque. Je suais abondamment, de cette sueur acide qui vous rentre dans les yeux, vous fait cligner et cligner encore et finit par vous rendre la tonte stroboscopique. Des milliers de grillons, bien nommés pour la circonstance, embaumaient l’espace de leurs stridulences et, pour paraphraser Gassman dans « Ames Perdues », on aurait dit autant de scies circulaires. Pour couronner le tout, les plats étant rasés, il ne me restait plus que le tâlus, mignon de fleurs d’été mais qui pour l’occasion me semblait monstrueusement sysiphesque.
Je me pris en pitié, m’assis à l’ombre du parasol et envisageai de m’offrir une récompense avant de passer à de plus obliques exploits. En l’occurence, il me restait de la focaccia d’hier, que ma douce réussit à merveille, ainsi que quelques lichettes de saumon qui, ensandwichées avec art, parfairont cette pause que j’envisageais duratoire. J’ai dans ma trousse de secours, à tout moment, un frigidaire dans lequel m’attend une bouteille de Pessac Léognan blanc, mon vin favori, précieux nectar ne se livrant, complexe et exquis, qu’à de rares initiés ayant patience, esprit, style, et soif.
Me voilà tout équipé et de retour sous le parasol, avec une petite table style bistrot, une petite chaise assortie, ma focaccia odorante, mon saumon prometteur, un verre en cristal, un tire-bouchon et la fraîche bouteille de Pessac aux reflets dorés, sous un soleil amical et des grillons que j’ose appeler cigales, tant tout est bonheur. Je verse une larme de félicité prémonitoire en m’assoyant et approche doucement, dès doucement, la pointe du tire-bouchon du goulot consentant. La lenteur permet l’intensité de l’instant et je suis, en cet instant-là, intense.
C’est précisément à ce moment qu’entrent en scène deux biologistes dont je pense qu’ils m’ont été envoyés par je ne sais quel démon farceur. Un homme et une femme, sacs de biologistes au dos, jumelles de biologistes au cou, lunettes de biologistes au nez, chaussures de marche de biologistes aux pieds. Il ne leur manque rien, ils sont parfaits; des archétypes universitaires prompts à surgir dans les contes des honnêtes hommes, au moment du Pessac qui lui, se réchauffe dangereusement, comme la planète.
Les voilà qui passent la barrière à vaches, que j’ai stupidement déselectrifiée pour la tonte, et qui viennent piétiner mon gazon presque anglais. Ils me gratifient d’explications où je sens qu’ils vulgarisent pour me rendre accessible leur haute mission : recenser la population des Gazouillettes-John-Dear, oiseau en voie de disparition qui a la fâcheuse habitude de nidifier dans les prés avant la fauche. Les couples, confondus avec les herbages, se raréfient et, m’assènent-ils, une publication judicieuse des statistiques en baisse saura ils en sont certains sensibiliser le monde de la paysannerie de montagne au sort de la Gazouillette-John-Dear. De solution point. Je leur suggère de proposer aux paysans une première fauche en octobre; ils me regardent bizarrement, nous ne sommes pas du même monde.
Ceci constaté, ils n’en sont pas moins des hommes et je remarque des gouttes de transpiration universitaire qui perlent sur leurs fronts proéminents. J’envisage de partager ma bouteille de Pessac quand l’homme, planant à des hauteurs qui me laissent perplexe, regarde mon jardin et s’exclame :
– Oh mais comme vous avez raison de laisser votre tâlus en jachère, cela favorise grandement la pollinisation des espèces indigènes ! Vous aidez ainsi la planète …
La suite m’a échappé car, saisissant ma bouteille et mes victuailles, je suis rentré dans la cuisine pour en ressortir avec deux grands verres de sirop de fleurs de sureau industriel tiède ainsi que des biscuits salés d’entrée de gamme. Ils en sont ravis, ce qui finit de me désoler.
Nous nous quittons bons amis, eux essentiellement.
Je m’octroyai enfin cette pause doublement méritée et crus entendre, au « pop » délicat du bouchon, un flot de remerciements du Pessac à qui j’avais évité de finir dans de rustres palais.
Sauvons la planète oui, mais commençons par les vignes de Pessac-Léognan.
Quant au tâlus, je l’ai tondu, n’épargnant ni grillons ni Gazouillettes.
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PS : J’ai entré » Gazouillette-John-Dear » sur l’IA que j’utilise pour mes images. Ci-dessous, la production de l’IA en question. Je reste un grand incompris.
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Si toi aussi tu te sens incompris ou incomprise, n’hésite pas à me laisser un commentaire révolté sous la Gazouillette ! Je te lirai et nous changerons le monde !
