


J’ai la chance de posséder une petite maison de bois dans les hauteurs relatives des Préalpes. Elle est à mon pays ce que les jolies maisons de pierre sont à la Bretagne : un lieu de carte postale dont on oublie facilement l’ouvrage incroyable effectué lors de leur construction. Il est peu probable qu’autrefois ces gens aient pensé à mes barbecues paresseux. Si tout est de bois, c’est précisément parce que les sapins sont abondants aux alentours. Donc, on abat des sapins, on taille des poutres à emboitements finaux précis et on monte le tout avec le sourire, en ayant préalablement creusé une terre qui, je vous l’assure, n’est pas avare en rochers vicieux dont la taille ne se dévoile qu’après beaucoup de coups de pioche.
Pourquoi creuser ? Pour avoir un minimum de surface plane. Ici, tout est pente, avec une constance qui donnerait le mal de mer au plus marin des Bretons; seule varie l’inclinaison et le sens de la pente, qui parfois monte, parfois descend, jamais amicalement, sans concession; elle vous force à une lenteur prudente, à repenser vos forces, à éviter la chute. Vous la maudissez, elle vous le rend bien.
C’est pour cela donc qu’on creuse; et aussi pour avoir une ou deux petites caves où entreposer en bonne saison les réserves, avant de repartir, avec famille et bêtes, plus haut, où il y a encore de l’herbe.
Avez-vous déjà abattu un sapin ? Un sapin, c’est mignon vertical; couchez-le et l’entremêlement des branches ne vous permettra plus aucun accès au tronc convoité. Donc, avec un yotze bien aiguisé, vous allez le dégager, à la force des bras. Puis l’écorcer, toujours à la force des bras, puis le scier de long, parfois sur une dizaine de mètres, à deux avec la longue scie. Un travail de fou, sur place, avec une patience incroyable, un savoir-faire impensable. J’ai calculé, il doit bien y avoir une soixantaine de ces poutres, uniquement pour les parois extérieures. Ajoutons les porteuses des planchers, les chevrons, les planchers eux-mêmes. La couverture ? Des tavillons. Toute une architecture où si possible on évite le métal et le ciment, car il faut tout transporter et ces matériaux coûtent de l’argent, dans une économie encore basée sur les échanges non-monétarisés.
Le métal, c’est celui des outils, qu’on respecte comme des dieux. Même le clou est un luxe et si on peut s’en passer, ça sera chevilles de bois. Le forgeron maréchal ferrant est la charnière indispensable de ce monde; les chevaux et les ânes ne sont pas mangés comme le sont les cochons; ils sont la force au service des projets pratiques et raisonnables de ces hommes et de ces femmes tenaces et merveilleux. La guerre, pour ces gens, n’est qu’une occupation d’oisifs ayant loisir de philosopher sur des sujets triviaux, pour finalement penser avoir raison et aller étriper joyeusement d’autres oisifs pensant de même. La guerre, même au nom de Dieu, vient toujours d’en-bas, de la vallée, des terres à miasmes où l’on va, nécessité obligeant, mais qu’on laisse sans regret pour s’en retourner vers les pentes que finalement « on aime bien ».
Bien des ans ont coulé dans la Grande-Eau et je me sens totalement décadent en comparaison avec celles et ceux qui, en 1684 puis en 1702, on construit cet endroit que j’aime. Ils ne sont plus mais, d’une certaine manière, les coups de hache résonnent encore, quelque part, aux coeurs serrés de ces vieilles poutres vermoulues.
En-Haut, le 20 juillet 2025
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Merveilleux mon cher, j’ai le même respect que toi des vieilles choses qu’il a fallu créer sans économiser sa sueur, j’y suis d’autant plus sensible que ma famille est d’origine paysanne.