Des rencontres, décisives, qui vous transforment la vie.

C’était en 1981, dans le salon d’un ami, nous découvrions une nouvelle station de radio pour les jeunes. Ils passaient les nouveautés, sans forcément les classer par style, sans se poser trop de questions.
Il y a eu ce morceau, dont l’animateur n’a pas donné le titre, j’ai juste entendu le nom « Kayak » et un mot répété tout au long de la chanson. Pas d’internet à l’époque, pas moyen de se renseigner mis à part le fait d’aller chez tous les disquaires de la ville pour me presser à lettre K des bacs à 33 tours. La ville est et est restée petite; au troisième magasin, j’ai trouvé un disque du groupe Kayak dont un des titres, Seagull, correspondait vaguement à ce dont je me rappelais. J’achetai le vinyle, rentrai à la maison et me plongeai dans l’écoute attentive de la face B du disque.
Les chansons défilaient dans mes oreilles émerveillées. Un nouveau monde s’offrait à moi, et c’était clairement le piano qui ouvrait les portes. J’ai tenté la face A, qui m’a emmené sans me demander mon avis dans des contrées légendaires dont je n’avais pas la moindre idée. C’était diablement romantique, fascinant, d’une magie dont les premières évidences offrait au cours des écoutes successives d’autres découvertes.
J’avais treize ans, n’avais aucune idée de la légende arthurienne, je ne jouais pas encore de guitare, et je construisais à base de musique un château fort dont j’allais avoir bientôt besoin.
Il était impossible de trouver d’autres disques de Kayak; d’ailleurs en existait-il d’autres ? Il y avait l’auteur des chansons, Scherpenzeel, et rien d’autre. J’ai commencé à acheter des disques au hasard, en me fiant aux pochettes et au contenu de mon porte-monnaie d’adolescent. J’ai pris un disque de Camel, Nude, parce que la fourre était belle. Seconde claque en pleine figure, on pouvait faire ça aussi : une étrange élégance, une cohérence traversant l’entier de l’album, des thèmes compliqués, des vocaux travaillés et des suites d’accords tellement personnelles que je me demandais si l’auteur était autre chose que, précisément, les suite d’accords qu’il m’offrait. Et, aussi, l’accordéon qui prenait une noblesse incroyable chez moi qui ne l’avais jamais envisagé que comme le mièvre animateur des bals musette du 14 juillet.
C’était aussi en 1981.

J’ai pu suivre Camel parce que, en Suisse Romande, nous avions plus accès au marché anglais qu’aux créateurs de rock progressif néerlandais. Je passais systématiquement à la lettre K des bacs. Krocus, Kiss, The Kinks.
Kayak, rien.
La musique, elle, prenait une importance de plus en plus prépondérante dans ma vie; par goût bien sûr, mais aussi parce que j’étais de ces enfants pour qui la « maison » ne représentait pas le refuge rêvé, malheureusement. Ce refuge, c’était ma chambre, où j’entretenais un désordre défensif systématique, en dehors de mes disques et de ma platine. Le refuge dans le refuge, c’était la musique. Je passais des heures à écouter en boucle mes morceaux préférés, jusqu’à en connaître les moindres détails musicaux, les moindres intonations. Passer en boucle ? Sur une platine vinyle ? J’étais bricoleur, je pouvais faire jouer en boucle n’importe quelle partie d’un LP . Ma collection de disques de Camel s’allongeait. Celle de Kayak toujours pas.
En 84, à seize ans, je commençais à jouer de la guitare. Acoustique d’abord, puis électrique. Avec comme commentaire à la maison : C’est du bruit. Alors, puisque c’est du bruit, je vais en faire ma marque de résistance. Avec acharnement, rage, volonté, je vais décortiquer, recopier, jouer, absolument tout ce qui me passera sous les oreilles.
Et, la même année, sort un disque de Camel, Stationary Traveller.
C’était à Lausanne, je m’en rappelle très clairement. A la gare, en attendant mon train, je lis avec attention l’entier de la fourre et, bon sang, il y a, à côté de Latimer dont les soli font mon plaisir
d’apprenti guitariste, le nom de T. Scherpenzeel, aux claviers, au piano, à l’accordéon. J’aurais pu aller demander au conducteur du train de prendre un raccourci tant j’étais impatient. A la gare de mon village, j’ai couru comme un fou, je suis entré, ai fermé la porte de ma chambre, ai branché mon casque et j’ai appris.

Ce que j’ai appris ne regarde que moi, mais je n’ai pas soupé ce soir-là, et j’ai dû m’endormir vers quatre heures du matin. Il y avait tant à comprendre dans ce disque, d’une tristesse et d’une nostalgie absolue, mais qui proposait de chevaucher ces deux sentiments vers un endroit porteur d’espoir, ce que j’ai immédiatement fait, sans demander la moindre autorisation à qui que ce soit.
Le château était solidement en place. Une injure ? Une insulte ? Aucun effet devant les accords d’ Andrew ou ceux de Ton. Et, de plus, je trouve parfois moi-même des accords de guitare qui, joués comme des mantras chamaniques, m’offrent des voyages incroyables, hors du temps, hors du monde.
L’accès à Kayak fit un bond en avant lors d’une expédition en Europe du Nord, j’avais 18 ans. Lausanne ne m’offrait rien, Copenhague, Bremen, Stockholm et d’autres s’en chargeraient. J’ai écumé comme un viking inversé les disquaires des ces villes et mon sac de voyage s’est alourdi petit à petit des précieuses galettes, que j’écoutai trois semaines plus tard, à mon retour à la « maison ».
J’allai de surprises en surprise, des Kayak des débuts aux albums plus récents. Et, surtout, il y eut « First Signs of Spring », que j’ai aimé à la folie. Comment était-ce possible ? Comment certaines suites d’accords pouvaient-elles à ce point faire écho à mon monde intérieur, et la guitare qui se retient de hurler, et le célesta si délicat, et l’accordéon qui préfigurait déjà ce qui allait se passer chez Camel ? La voix, haute, qui permettait à une homme d’exprimer sensibilité et tendresse. Et le piano, exactement la bonne note au bon endroit. Une évidence que je goûtai pleinement, en riant à la barbe de la « vraie » musique, à laquelle on essayait en vain de me convertir. Tristes personnes, tristes oreilles, et le monde que je découvrais encore et encore était la revanche en devenir, car, finalement, ils n’avaient rien compris, ni au « bruit », ni à la musique.

Puis je suis parti de la « maison ». J’ai vécu, beaucoup joué de musique, dans divers styles, je me suis marié, ai eu des enfants, ai divorcé, et ai pris comme exemple ce que la musique m’avait enseigné : il y a quelque part, un endroit où nous sommes des mélodies et des accords personnels, et le but est de jouer au plus près de cette partition, tout en l’écrivant simultanément.
J’ai lu aussi, Jung, Hesse, Bosco, Castaneda et ils m’ont appris ce que j’avais à apprendre, j’ai suivi leurs exemples, leurs idées, comme de vieux amis.
Ainsi, il y a quelques années, je me demandai si je pourrais une fois voir Camel en concert, Andrew Latimer ayant été très malade. En effet, le groupe jouait en Allemagne, à Loreley. Ce n’était pas précisément près de chez moi mais il y avait Camel et Scherpenzeel était de la partie ! J’achetai mon billet pour ce concert, et uniquement pour ce concert.
Trois jours avant mon départ, j’appris que Camel jouait à Bern, donc à quarante minutes de chez moi. C’était tellement plus simple, plus proche, plus évident ! Oui mais voilà, Castaneda et Jung frappèrent à la porte, le premier pour me rappeler que j’avais choisi une voie qui avait du coeur, et le second avec son petit sourire ambigu et charmant. J’irai à Loreley.
Donc, le fameux soir, je suis en avance, une bonne heure, devant l’entrée de l’enceinte, et de l’autre côté un groupe qui a l’air de bonne qualité. Je tente un accès vers les caisses et la personne me répond, avec un grand sourire, que j’ai payé pour Camel et que donc je vais devoir attendre Camel. Evidemment, c’est strict. Me voilà marchant devant l’entrée du festival, contrarié, fâché, regrettant Bern et détestant le monde entier.
Sauf que, au beau milieu de ma rage, je me trouve nez-à-nez avec un grand homme blond, qui marche en direction du parking, où il a laissé ses partitions, me dira-t-il. Je prends l’ensemble de mon courage et je l’aborde, avec une voix tremblante et les larmes aux yeux.
« Mr Scherpenzeel ? »
« Yes. »
« I am nobody, but I just wanted, just wanted to thank you for the music ».
Juste derrière moi, Carl Gustav Jung et Carlos Castaneda, riant comme des fous.

Je ne me rappelle plus des mots échangés, je me rappelle à peine du concert. Il y a eu un terrible orage ce soir-là, mais je m’en foutais.
Cette brève rencontre a rempli mes réserves personnelles de magie, l’adolescent de treize ans à tendu ses mains vers le haut, et je les ai prises.
Quand le projet d’album personnel a vu le jour, j’étais assis avec ce garçon et je lui racontai toute l’histoire, je lui racontai Kate Bush, Andrew Latimer, Ton Scherpenzeel, et tous les autres qui sans le savoir, m’avaient guidés et, probablement, sauvé la vie.
» Tu sais, m’a-t-il répondu avec tendresse, je connais ces choses ! J’étais là, rappelle-toi. Alors, si tu écris une chanson sur tout ça, envoie-là à Monsieur Scherpenzeel. «
Ce que j’ai fait. Et je crois que ma maison résonne encore de mes cris de joie lorsque j’ai reçu le message :
» Hello Olivier, I like « Un Monde Fixe », do you want me to play some notes on it ? Ton «
Pour le reste, il faut écouter le disque !