
Molfetta Opus 2
Un quincailler peut en cacher un autre.
(lisez d’abord cet autre texte, vous comprendrez mieux le contexte)
Qu’on me pardonne cette pause gustative, digestive, dormitive, mais le corps a des besoins que l’âme se doit de respecter sous peine de perdre son principal support.
Il est donc douze heures cinquante-cinq et je me hâte à vitesse vespasienne vers cette quincaillerie qui clora sous peu; je connais l’endroit : on y trouve absolument de tout, articles modernes, l’indispensable et l’accessoire dans un local climatisé où je m’attarde souvent, en extase devant d’improbables objets que les Alpes ont retenu au Sud, un sud où les lessives s’étendent sur des parapets en contredevant de balcons si étroits que je peine à m’y mouvoir, ma noble circonférence faisant obstacle. J’aime les quincailleries, et généralement elles me le rendent bien.
Cependant, à ma grande déception, je trouvai volets clos, devanture de métal irrémédiablement baissée et, comme ma douce était à l’origine de ce désir de scie, je me voyais finissant mes vacances aux spaghettis et à l’eau salée; les larmes me montaient aux yeux; il était douze heures cinquante neuf; je me mis à courir de désespoir, au hasard des ruelles molfettesques, sans but, en priant pour la moindre quincaillerie, fut-elle futile, n’aurait-elle vendu qu’une seule et unique scie, la dernière, salvatrice, indispensable au bien-être estival de mon couple et de mon estomac.
J’ai une passion dévorante pour les hasards significatifs, ces derniers n’happenant souvent que dans des situations sans issue, lorsque la vie n’est plus qu’un tunnel étroit comme un balcon apulien. Béat, je m’arrêtai devant une sorte de garage étrange dont un homme s’apprêtait à descendre la devanture. Est-ce un garage ? Un brocanteur d’objets métalliques ? L’intérieur, noir comme l’antre d’un Vulcain aléatoire, dégageait une odeur qui me rappela quelques souvenirs d’enfance diffus.
Le rideau de fer s’apprête à descendre ! Serais-je Brejnev ou Gorbatchov ? Aurai-je le courage d’aborder cet homme aux sourcils fournis ? Quelle idée cette scie ? Bon sang j’ai faim ! Quelle heure peut-il bien être ?
Comme une ultime provocation, treize heures sonnent au campanile, de jolis tintements qui s’envolent comme le glas d’un jour funeste où décidément rien ne va.
- – Scusa Signore, non chiudere per favore, forse Lei mi può aiutare ? (Excusez-moi Monsieur, ne fermez pas s’il vous plaît, peut-être pouvez-vous m’aider ?)
L’homme me regarde impassiblement; il a visiblement perçu mon accent et se doute qu’il a à faire à un touriste.
- – Da dove viene Lei ? Dalla Germania ? (D’où venez-vous ? D’Allemagne ?)
Je lui réponds que je suis Suisse, que mes saisons sont toujours miennes mais que mon amour est italienne. Il est peu touché par mon argumentaire et reprend la fermeture de son magasin.
- – Signore Signore ho bisogno di una sega, per favore una sega per quel maledetto mobile. (Monsieur Monsieur, j’ai besoin d’une scie, s’il vous plaît une scie pour ce maudit meuble.)
- – Ascolta, a che ora mangiate voi in Svizzera ? (Ecoutez, à quelle heure mangez-vous en Suisse ?)
Je lui réponds que midi est l’heure traditionnelle du repas de la mi-journée; sur ce, avec une pointe d’ironie, il rétorque :
- – Veda Signore, qui si mangia alle tredici e a casa m’aspetta la moglie. Una donna non si fa aspettar. (Vous voyez Monsieur, ici nous mangeons à treize heures et mon épouse m’attend à la maison. On ne fait pas attendre une femme.)
La devanture descend, descend, grince, grince, le soleil darde darde ses rayons mortels, je frits et, dans un dernier râle, je supplie :
- – Si Signore, ma se io non ho una sega, troverò la porta chiusa e se me la aprira sarà per mettermi nel forno con aglio et fagioli. Prego Signore, un turista rostito non è buono ! (Oui Monsieur, mais si je n’ai pas de scie, je trouverai porte close et si elle l’ouvre ça sera pour me mettre au four avec de l’ail et des haricots. Je vous en prie Monsieur, le rôti de touriste ce n’est pas bon !).
On parle souvent de la solidarité féminine, issue d’antiques tribus où elle était synonyme de survie face aux mâles imbéciles et à leurs besoins brutaux et basiques; il existe également, oui Mesdames, une rude solidarité virile : un inconnu finira à la broche ? Il sera aidé par ses pairs parce que, finalement, ce sont toutes les mêmes.
Mais je diverge, et je ferais mieux de dire autre chose.
Le monsieur interrompt son geste, me regarde avec un air désolé, me sourit, complice, et me fait entrer dans son antre. L’endroit n’est pas une quincaillerie mais bel et bien une forge, où trônent marteaux et enclumes, mais aussi toutes sortes d’objets beaux et utiles réalisés par l’homme maintenant souriant. Mon grand-père était forgeron et l’odeur est celle du métal travaillé avec amour car oui, n’en déplaises aux cuistres, l’amour a une odeur artisanale.
- – Veda Signore, ho la sega perfetta che Lei desidera. No Signore non è una sega giapponese è una sega i-ta-lia-na. E di più, se vuole fare un bel regalo, ho qua qualcosa per sua moglie … (Voyez Monsieur, j’ai ici la scie que vous désirez. Non ce n’est pas une scie japonaise c’est une scie i-ta-lienne. Et en plus, si vous voulez faire un cadeau à votre femme, j’ai là quelque chose …)
Il me tend une plaque à pizza, faite par ses soins, merveilleuse, aux rondeurs délicieuses, que je m’empresse de lui empletter car après tout un cadeau vraiment féminin est toujours le bienvenu pour la paix du ménage.
Le gentil monsieur me regarde partir dans le soleil riant de Molfetta, il a le sourire tendre et salvateur; je m’éloigne guilleret et, entrant en trombe dans l’appartement, je claironne à voix méridionale :
- – Ecco la sega, facile trovarla, e poi un regalinetto che ti farà piacerissimo … (À vous de traduire, après-tout vous pouvez faire vous aussi un effort par cette chaleur).
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