

Molfetta Opus 5
Préambule.
J’ai noté récemment qu’une généralité énoncée tel un adage en début de texte produisait un effet inattendu : le lecteur, la lectrice, l’acceptent sans le remettre le moins du monde en question et, pour peu que vous l’enrobiez dans une phrase assez conséquente, comme on dit, « ça passe ».
Mais il n’est pas dans mon intention de théoriser, je vous sais friands d’anecdotes méridionales et, comme je n’ai rien vécu de notable ces deux derniers jours, je vous organise une petite séance d’instantanés de Molfetta, sans importance, presque futiles.
Mais je digresse, et vu mon embonpoint cela fait beaucoup.
Donc :
Dans cette gare, j’ai tout de suite remarqué cet homme qui avait le sourire calme de ceux qui, tout au long de leur vie, ont beaucoup souffert.
Et voilà, j’en étais certain ! Vous avez admis cela comme une vérité ! Mais qui a dit qu’il existait un sourire « de ceux qui, tout au long de leur vie, ont beaucoup souffert » ? Si vous souffrez tout au long de votre vie vous ne souriez pas dans les gares ! En plus ce n’était pas un homme mais une femme et je n’étais pas dans une gare. Et d’ailleurs, à bien y penser, elle ne souriait pas cette femme; elle était juste là, moins présente dans la réalité qu’elle ne l’est dans ce texte.
J’aime bien jouer avec toi, lectrice blafarde, lecteur indigné. Tu as l’impression de perdre ton précieux temps mais je n’en ai cure car après tout je t’offre gratuitement le fruit de mes pensées. Un jour, peut-être, me permettrai-je l’édition papier et alors, je m’y engage, tu en auras pour ton argent.
Fin du préambule, passons au titre.
Molfetta, diapositives.
J’adore ce premier caffè dans un bar où sont attablés des habitués. Le soleil est encore inoffensif et la brise mélange ses effluves iodées aux parfums d’arabica. La journée est une promesse qui sera tenue.
Apéro en soirée avec un père et son fils, famille d’une amie de ma douce; le premier est peintre, le second est oenologue. Il doit bien avoir vingt-cinq ans et est beau comme seuls savent l’être les Italiens du sud quand ils sont oenologues. Ma compagne, à qui je peine à faire découvrir les plaisirs de Bacchus, est prise d’une passion soudaine pour la vigne et tient le crachoir avec une constance que j’ai peine à avaler. Elle déguste littéralement les paroles chantantes de cet éphèbe dont j’espérais obtenir quelques adresses de derrière les sarments. Que ma précieuse veuille bien me présenter dorénavant à des amies qui ont des filles, afin que je puisse moi-aussi me sentir plus près du rosier que du sapin.
J’ai goûté aux joies arides du protestantisme vaudois; cela ne m’a guère rendu plus heureux ni plus croyant, bien au contraire; l’idée qu’il me faille faire un effort pour rencontrer le Créateur m’a toujours semblé saugrenue et, si j’ai par mégarde parfois prié, c’était toujours pour demander à Dieu d’oser le premier pas et de le faire, lui, cet effort. J’aime donc ce catholicisme du sud de l’Italie, musical, encensé, bon enfant, presque goûtu. Les processions sont lentes, mesurées, et accompagnées de fanfares à la qualité incroyable. Je me convertirai et pratiquerai cette religion si je m’installe à Molfetta, pour une cohérence qui me permettra d’approcher plus encore l’âme des gens et celle, que j’aime par dessus tout, des lieux.
Les pêcheurs reviennent vers seize heures et, comme c’est charmant et somme toute logique, vendent leurs poissons et crustacés sur la jetée. Je m’approvisionne toujours au même étal, non que la qualité soit meilleure mais la vendeuse est fort belle et ma fois quoi de plus érotique que l’achat des fruits de la mer face à une incarnation de la Madone. J’achète quatre gros gamberoni et lui demande une poignée de crevettes grises.
– Te ne do tre pugni e tutto per dieci euro.
Comment résister ? Dans ma famille, nous sommes faibles devant le charme et nous aussi pêcheurs de père en fils, pescata mundi, carpe diem, merlu diem, anchois soit-il, amen. Tiens d’ailleurs j’imagine que si le chasseur a sa chasseresse, le pêcheur aura sa pêcheresse; j’en prendrais bien une avant ma mise en bière.
Puisque nous en sommes à mes conversions : j’ai toujours considéré que les légumes étaient à la gastronomie ce que le protestantisme est à la chrétienté : une étrangeté rigide qu’on n’aborde que de l’esprit pour une santé sans goût qui exclut le plaisir, apanage exclusif de l’âme et du corps. On peut bien tenter d’anoblir le navet avec une sauce blanche ou d’adouber la côte de blette en gratin, légume on naît, légume on reste ! A cela deux exceptions : l’aubergine dont on mitonne d’hellénique succulences, et l’andouillette de Troye, dont je ne suis pas certain qu’il s’agisse d’un légume.
Mais je me disperse, ce qui fait beaucoup, en Iran surtout.
Tout cela pour vous annoncer que, cultivés au sud de Rome, les légumes et les fruits sont délicieux et retrouvent là-bas une sensualité qui me séduit. D’ailleurs, les Beatles eux-même, lors de ce mémorable concert à Bari en juillet 1965, n’ont-ils pas chanté :
- – Hey Jude Fruits, Blette Eat Be !
Je vous remercie d’avoir partagé, durant ces dix jours, mes expériences apuliennes; je n’insisterai jamais assez pour que vous me laissiez un gentil commentaire; cela me montre que je suis lu et m’encourage à aller plus avant dans mes délires estivaux..
C’est sous les images.


Des lires et des lires c’est du passé! Délire ton présent italien à souhait
Aoh ma maman est aussi une ludowordique !