


La Lune.
J’aurais voulu
(confession d’une vocation contrariée)
Toutes et tous avons, jeunes et innocents, rêvé d’embrasser une carrière qui, à défaut d’utiliser nos capacités au mieux, aurait correspondu à nos rêves ou à nos projections lumineuses vers d’inaccessibles sommets héroïques. Qui voulait devenir infirmière, qui se voyait pilote de course, qui se dévouait aux soins des animaux de la savane, tel Daktari, qui éteignait la Tour Infernale après dix minutes de film, au grand dam des scénaristes.
Moi, j’aurais voulu être tueur à gages.
Non que l’idée d’envoyer mes semblables de vie à trépas me passionnât, mais une sensualité merveilleuse semblait se dégager de cette condamnable profession.
La simple possession de la longue mallette contenant l’indispensable outil expédiatoire était à elle seule une promesse d’extase : toute de croco, luxueuse, capitonnée de moleskine rare, charnières huilées et mécanisme d’ouverture au son feutré si caractéristique, elle aurait amplement justifié l’achat des lunettes de pilote dont je rêve encore parfois.
L’arme, sagement rangée dans les compartiments prévus aux tailles et formes de chacune de ses pièces, serait extraite par mes soins, mains gantées de blanc, de son écrin magnifique. Assemblée avec une déférence confinant au religieux, elle aurait été, en un ultime cliquetis quasi horloger, prête pour sa mission. J’aurais été parmi les meilleurs, respectant à la lettre mes devis de mort.
La suite, car il en existe dans chaque profession, aurait relevé de ces lourdeurs administratives qui vous gâtent un rêve. On les exécute machinalement, vite et sans passion, en se permettant un léger frisson devant la précision de l’instrument, réalisé par un artisan jurassien discret, au fond d’une combe brumeuse, avant un vacherin au four dont le sacrifice n’excuse en rien la production minutieuse d’engins de mort aussi parfaits. J’en ai encore larme à l’oeil.
La chose faite, j’aurais, calmement, l’esprit apaisé par la tâche accomplie avec soin, rangé méthodiquement l’objet en son étui jusqu’à la révision hebdomadaire, le dimanche soir, au coin du feu de cheminée crépitant doucement l’amour d’une vie toute de douceur et en écoutant le Requiem de Mozart.
Des rites. La vie d’un tueur est, somme toute, une vie banale.
Mon existence, telle ma carabine, aurait été simple, précise et rangée.
Mais, les lois familiales sont souvent contrariantes, mes parents s’opposèrent vigoureusement à mes projets, arguant qu’au moindre échec un collègue zélé aurait vite fait de nous achever, la besogne et moi. Sauver la vie de leur fils chéri en tuant ses rêves aura été pour eux une victoire parentale dont l’ambigüité me laisse sans munitions. Je fis autre chose, alors que j’aurais dû prendre la poudre d’Escampette vers ma destinée d’occis-tant. D’ailleurs, le saviez-vous, Escampette est une commune des Pyrénées Atlantiques proche d’Espelette; Espelette a son piment. Escampette a sa poudre.
Bref.
J’ai gardé de tout ça un amour immodéré pour tout contenant dédié exactement et formellement à sa tâche : boîtes de chocolats de luxe, valise de couteaux de cuisine affutés, mallette d’embouts pour visseuse; je soupçonne parfois ma légendaire propension au désordre de n’être que les prémices indispensables à tout rangement qui se respecte.
Une vie d’honnête bonhomme, des choses simples, sans scénario.
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Je vous offre ce gentil texte personnel en échange d’un commentaire sous les images; dites-moi si, vous aussi, vous auriez voulu embrasser une autre carrière. Confiez-vous, je suis à votre écoute.


